Quand le cannabis s’invite dans le paysage médiatique

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Médiatiquement, parler de drogue en Indonésie signifie bien souvent saisie, destruction, prison, peine de mort, fléau national, tabou, désinformation ou criminalisation. Mais ces dernières semaines, faisant suite à une intervention d’un parlementaire sur le potentiel économique du cannabis, le curseur s’est déplacé. Un peu. Une révolution à l’échelle indonésienne.

Rares sont ceux qui désormais l’ignorent, l’Indonésie est un des pays les plus autoritaires au monde quand on parle de drogue. Il y a eu Michaël Blanc. Il y a toujours Serge Atlaoui. Certains de nos compatriotes font partie des histoires médiatisées d’un système judiciaire ultra répressif envers les cas liés aux stupéfiants.

La loi de 2009 sur les narcotiques considère ainsi le cannabis comme une drogue de type 1, les plus prohibées, au milieu de 65 autres telles que l’opium, la cocaïne ou la méthamphétamine. La simple possession de marijuana peut être punie de 12 ans de prison et d’une amende pouvant atteindre près de 600.000 dollars.

La légalisation à usage récréatif en vigueur par exemple au Canada est dès lors un concept extraterrestre aux yeux de la conservatrice Indonésie. C’est donc un gros pavé dans la mare qu’a jeté il y a quelques semaines un député du PKS, un parti musulman conservateur, en soutenant que le cannabis n’est pas aussi dangereux que les gens peuvent le penser, et que l’Indonésie devrait considérer en devenir un exportateur à des fins thérapeutiques et économiques. 

Rafli, c’est son nom, prêchait ainsi pour sa paroisse puisqu’il est élu de la province d’Aceh, dans le nord de Sumatra, où la culture du cannabis reste commune. Aceh, qui bénéficie d’une autonomie spéciale depuis la fin d’un long conflit armé entre indépendantistes et armée indonésienne, est désormais régie par la loi islamique et rarement présentée comme la province des mœurs légères. Mais historiquement, la culture du cannabis y est développée et ses habitants utilisent le produit de leurs récoltes dans leur nourriture, pour leurs soins médicaux ou dans leur café. 

Le gouvernement indonésien estime que la culture du cannabis dans la province couvre un territoire équivalent à sept fois la surface de Singapour, et les autorités y ont brûlé plus de 100 tonnes de récoltes en 2019, en plus d’y arrêter les producteurs et d’y emprisonner les consommateurs. 

Rafli s’est donc fait taper sur les doigts par l’état-major de son parti, qui s’est empressé de se désolidariser de la prise de position de son élu, mais sa prise de parole publique a eu le grand mérite d’ouvrir le débat dans les médias. En Indonésie comme à l’étranger, nombreux furent les articles consacrés à la culture et à la tradition du cannabis à Aceh ces dernières semaines. 

Mais au-delà de l’intéressant paradoxe de l’ancrage profond du cannabis dans une province régie par la loi coranique, elle-même intégrée à un pays hyper répressif contre toute drogue, certains organes de presse ont poussé l’analyse un peu plus loin en évaluant l’efficacité de la position indonésienne face aux drogues, et notamment le cannabis et ses dérivés.

Alors que le sens de l’histoire penche très clairement vers une dépénalisation de l’usage des stupéfiants, notamment le cannabis, voire vers une légalisation à usage thérapeutique ou même récréatif dans plusieurs pays désormais, l’Indonésie s’arc-boute pour l’instant sur sa vision criminalistique de la chose. 

D’un point de vue pénal tout d’abord, les chiffres officiels estiment que la marijuana est utilisée par 63% des
3,6 millions de consommateurs de drogues illégales indonésiens âgés de 15 à 65 ans. Une dépénalisation permettrait par conséquent de retirer des milliers d’individus du système judiciaire.

Récemment Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Suisse désormais à la tête de la Commission globale de la politique antidrogue, était en visite à Jakarta. Elle y a insisté sur le traitement et la prévention, plutôt que la criminalisation, et a souligné que les objectifs originaux des politiques antidrogues étaient d’éradiquer la production de drogues pour détruire la consommation et défaire le crime organisé. La guerre contre la drogue, cependant, a failli et n’a permis que l’opposé du résultat escompté : une plus grande production de drogues, des consommateurs plus nombreux, un phénomène général d’incarcération de masse et un crime organisé plus puissant que jamais. Selon elle, le seul moyen de changer cet état de fait est d’arrêter de traiter les drogues comme un problème de justice criminelle et de commencer à les traiter comme une question de santé publique.

Ce constat vaut particulièrement pour l’Indonésie où, comme dans d’autres pays d’Asie, le discours tout répressif et la peine capitale n’ont en rien servi les intérêts de la lutte antidrogue ni fait diminuer la consommation.

L’Indonésie pourrait donc décriminaliser, dépénaliser l’utilisation et la possession de drogue pour usage personnel. Les consommateurs ont besoin d’un accès aux soins et de soutien plus que de prison et d’isolation.

Économiquement, une vision plus ouverte semble aussi avoir du sens. Outre les économies publiques réalisées par la diminution de la population carcérale, la production légale de cannabis à des fins thérapeutiques est génératrice de revenus. Il est ainsi estimé que l’industrie mondiale du cannabis représentera 50 milliards de dollars en 2025.

C’est aussi une plante qui pousse avec très peu d’entretien sous le climat indonésien, comme peuvent en témoigner les Acehnais, et qui absorbe plus de CO2 par hectare que n’importe quelle forêt. Ses vertus thérapeutiques sont enfin scientifiquement reconnues pour soulager les nausées, les douleurs, la perte d’appétit, la maladie de Parkinson, l’épilepsie ou le stress post-traumatique.

Il demeure très peu vraisemblable qu’une dépénalisation des drogues, et en premier lieu du cannabis, intervienne à court ou moyen terme en Indonésie. Ni la classe dirigeante, très conservatrice, ni la société civile dans sa grande majorité, n’y semblent disposées.
A moins que le puissant lobby cigarettier y voit un nouveau débouché… Mais en débattre publiquement et voir les médias nationaux traiter le sujet représente une évolution qui aurait pu sembler illusoire il y a quelques semaines encore.

Jean-Baptiste Chauvin

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