A Jakarta, la folie des hauteurs

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De manière générale, la capitale indonésienne est hors des radars quand il s’agit de discuter gratte-ciels. Loin des standards américains ou des constructions iconiques de Dubaï, Shanghai, Taïpei ou Kuala Lumpur. Mais cela pourrait changer. Les projets en cours et à venir devraient accorder à Jakarta une place de choix en Asie. Retour sur une évolution architecturale. 

Le 2 décembre 1972, Wisma Nusantara, le premier gratte-ciel de Jakarta et aussi le bâtiment le plus haut d’Asie du sud-est à ce moment-là, était inauguré par le président Suharto. La cérémonie fut la conclusion d’un processus de construction chaotique, débuté en 1964, par le père de l’indépendance indonésienne Sukarno qui le premier avait imaginé l’érection d’une tour commerciale de style international dans sa volonté de faire de Jakarta un exemple pour les autres pays en développement et l’une des villes qui comptent dans le monde. 

Construit grâce au partenariat entre le gouvernement indonésien et l’entreprise Mitsui & Co, l’ouvrage de 117 mètres et 30 étages a aussi bizarrement marqué une évolution importante pour le développement des tours… au Japon. En effet, les recherches effectuées sur la construction d’une structure en acier et les fondations antisismiques pour Wisma Nusantara ont joué un rôle clé dans la décision des autorités japonaises d’amender leur loi sur les constructions, qui jusqu’en 1963 n’autorisait aucune construction de plus de 30 mètres de haut à Tokyo.

Cette forte influence des constructeurs japonais s’est étirée jusque dans les années 80, qui marquent le début d’une explosion d’un développement qui durera jusqu’à la crise asiatique de 1997. Les constructions majeures des années 80 incluent Graha Mandiri, qui fut la plus haute tour d’Indonésie de 1983 à 1996, ou les tours WTC 5 et 6 du complexe World Trade Centre. 

Le début des années 90 voit l’arrivée des cabinets d’architectes américains, adossés à des entreprises locales, pour des projets de prestige liés à des entreprises publiques ou des entités gouvernementales, et destinés à projeter l’image d’une nouvelle et moderne Indonésie. Ces cabinets apportent avec eux des designs innovateurs, et avec l’aide des constructeurs japonais et français à cette période, font sortir de terre des tours qui aujourd’hui encore restent parmi les plus prisées de la capitale. Cela inclut la Bourse de Jakarta, achevée en 1997, qui comprend deux tours de 32 étages. Une autre tour de bureaux datant de cette époque est la tour Graha Niaga I (Bank Niaga), qui se démarque par un design différent sur chacune de ses quatre façades. 

En 1996, Graha Mandiri perd son titre de tour la plus haute de Jakarta au profit d’un développement de 262 mètres et 48 étages, Wisma 46, dont le design en stylo plume recouvert de verre demeure aujourd’hui encore une icône de la ville. 

La construction de nouveaux bureaux s’est ensuite arrêtée de manière abrupte en 1997, pour ne reprendre qu’à la fin des années 2000. Cette période a aussi vu le départ de nombreux constructeurs étrangers, les prix devenant un facteur crucial de choix. Une vague de constructeurs locaux, dont plusieurs nouvellement créés comme Totalindo, Multikon ou Pulau Intan, s’est alors engouffrée dans la brèche et a dominé la construction de tours légèrement moins poussées sur l’aspect technique mais tout aussi iconiques dans la première décennie du 21e siècle. Nombre de ces projets étaient commandés par des conglomérats indonésiens à la recherche de visibilité et de prestige. Parmi les designs les plus innovateurs de cette période on retrouve la Tour Bakrie de 50 étages et 214 mètres, avec sa façade irrégulière en vague. 

Ces dernières années ont vu de nombreuses additions à la collection de tours de bureaux de Jakarta, dominées par l’omniprésence moderne des façades en rideaux de verres, comme sur les tours Astra, Tokopedia ou World Capital. Et si les architectes étrangers sont encore généralement mis à contribution sur les plus gros projets, il existe une exception très notable. La Tour Gama, le gratte-ciel le plus haut de Jakarta actuellement (286 mètres), a été dessinée et construite par des entreprises locales. Cette tour, outre des bureaux, accueille l’hôtel Westin dans ses étages supérieurs. Cet usage mixte représente une tendance forte alors que les développeurs cherchent à offrir de nouveaux services et à attacher des noms prestigieux à leurs constructions.   

Jakarta accueille aujourd’hui plus d’une centaine de gratte-ciels de 150 mètres ou plus, la plaçant au 5e rang régional et au 9e rang mondial. Mais les super gratte-ciels, ceux atteignant entre 300 et 600 mètres de hauteur, y sont aujourd’hui inexistants. Ce ne sera plus le cas pour très longtemps. Plusieurs supers gratte-ciels sont en phase avancée de construction, d’autres en planification, et des méga gratte-ciels (plus de 600 mètres) ont même pris place dans certains esprits optimistes.

Ainsi, les années à venir vont voir l’émergence de la Jakarta Office Tower (59 étages, 266 mètres), de la tour Daswin (64 étages, 320 mètres), des deux tours Indonesia 1 (303 mètres chacune) ou de la Tour Thamrin Nine (70 étages, 333 mètres), toutes en développement actuellement.

Historiquement, la résistance sismique a toujours été le critère de design dominant pour les immeubles de Jakarta. Cependant, avec les nouvelles hauteurs envisagées, les effets du vent doivent aussi désormais être pris en compte. C’est le cas de la tour Gama qui absorbe les vibrations de sa structure grâce à de grands réservoirs d’eau. Un autre défi lancé à l’ingénierie relève des transports verticaux. Les ascenseurs des superstructures doivent être rapides, mais aussi ne pas occuper un espace trop important de l’immeuble. Enfin, l’accessibilité, particulièrement à Jakarta, est un point majeur. Les projets Thamrin 9 et Indonesia 1 offriront ainsi des accès souterrains aux stations proches du nouveau métro de Jakarta.

Alors que Jakarta va bientôt accueillir plusieurs supers gratte-ciels, la construction d’un méga gratte-ciel reste pour l’instant illusoire. Pourtant, plusieurs projets ont été mentionnés ces dernières années, parmi lesquels la tour Signature (638 mètres), la tour Pertamina (523 mètres), Peruri 88 (389 mètres), The Pinnacle Mangkuluhur City (386 mètres) ou Menara Taspen (360 mètres). Ces projets sont autant d’indications que les immeubles de Jakarta pourraient dans le futur atteindre de nouvelles hauteurs. Espérons qu’en parallèle, l’ensemble de la cité de plus de dix millions d’habitants sera reliée au service public de l’eau, et que ces mégastructures ne représenteront pas de nouvelles menaces à l’affaissement de la ville.

Jean-Baptiste Chauvin

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