L’incendie imaginaire

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« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé (…) Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. »

Louis-Ferdinand Céline,
Voyage au bout de la nuit

Je ne suis pas bouddhiste, et par-dessus tout, je ne suis pas souple. Alors quand on me demande de me tenir 20 minutes « en tailleur » en sentant ma « paix intérieure » émaner de mon corps pour s’engouffrer dans un alter ego spirituel qui se tiendrait à coté, c’est trop. Et pourtant, j’y suis parvenu. J’y suis parvenu parce que durant ces vingt minutes de supplice gymnastique, errait en moi la promesse d’un moment inoubliable. On m’avait promis des secondes éternelles, et je les ai eues. Entouré de milliers de lucioles de papier, j’ai vu le ciel d’un temple millénaire s’embraser comme un photophore détruit par l’image qu’il projetait. Au-dessus des foules amassées pour la fête de Waisak à Borobudur, le temple était plus vivant que jamais. Il n’était plus le simple témoignage d’un temps révolu qu’il incarne habituellement, mais l’habit de pierre bien réel d’un sentiment presque magique. A voir l’orange vif des bonzes au milieu des cloches grises, à sentir les fumées odorantes comme si des feux d’encens incendiaient la jungle, le temple reprend vie. Des milliers de personnes se massent dans les allées du parc. Face aux « vénérables », nous sommes plus de 3 000 à prendre place sur l’herbe, entre les rangées parfaites de bougies. Les lampions nous sont distribués et en groupe de quatre nous les allumons. Voilà, c’est l’instant fatidique. La dernière expiration avant l’accouchement, le premier plongeon, l’étincelle qui embrase la nuit. Dans une minute, peut-être deux, autant de lampions que le temple a vécu d’années, s’élèveront flamboyants au-dessus de la jungle.
Les quelques milliers de personnes présentes autour des robes orangées des bonzes verront la couleur flamboyante peupler un ciel jusqu’à lors sans étoiles. Je ne suis pas bouddhiste, et par-dessus tout, je ne suis pas très spirituel. Alors, lorsque les milliers de lucioles, comme des origamis de feux, orneront sa tête d’une couronne de lueurs, je me dirai que le meilleur moyen d’atteindre les étoiles, c’est encore de les fabriquer. Au fond, tout le monde peut en faire autant.

Temple de Borobudur
Jl. Badrawati, Kawasan Candi Borobudur, Borobudur,

Kec. Borobudur, Magelang, Jawa Tengah

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