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Coronavirus : l’Indonésie pourrait payer le prix fort

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Après s’être longtemps prétendue épargnée par la pandémie actuelle, l’Indonésie accumule désormais les cas avérés et les morts. Le gouvernement va devoir démontrer une efficacité qu’on ne lui connait guère. Les Indonésiens doivent l’aider. Mais la situation de l’archipel laisse à penser qu’il ne s’en sortira qu’après avoir payé un prix élevé.

Qu’il semble loin déjà le moment où le ministre de la Santé indonésien, Terawan Agus Putranto, expliquait l’absence de cas avéré de Covid-19 dans le pays par les prières des Indonésiens. Ce n’était pourtant qu’il y a quelques semaines. Depuis, l’incompétent ministre a été mis sur la touche et, dans un parfait exemple de politique à la javanaise, ne devrait être débarqué du gouvernement qu’à la fin de la crise actuelle pour lui éviter une humiliation publique.

Depuis aussi, l’Indonésie présente le fâcheux record mondial du plus fort taux de mortalité dû au virus parmi tous les pays touchés. Près de 10% au moment de l’écriture de ces lignes. Cela indique au moins deux choses : le nombre de cas réels est largement supérieur au nombre de cas avérés. Et le système de santé indonésien est déjà sur la corde raide, alors même que le pic de l’épidémie n’est pas attendu avant mai dans l’archipel.

C’est Jakarta qui paye le plus lourd tribut jusqu’à maintenant. La capitale cumule près de la moitié des cas, devant les autres provinces de Java. Le gouverneur de Jakarta Anies Baswedan a déclaré l’état d’urgence dans la ville de 10 millions d’habitants, et depuis le 23 mars tout rassemblement est interdit, la grande majorité des lieux publics est fermée, les transports en commun réduits et les entreprises sont invitées à arrêter leurs activités et à promouvoir le télétravail quand il est possible. Les écoles avaient déjà été fermées auparavant. Il a été demandé aux Jakartanais de rester confinés chez eux. Mais la demande ne vaut pas obligation légale, au grand dam du gouverneur de la ville.

En effet Anies Baswedan n’a pas le pouvoir d’imposer un confinement à sa population. Cela relève d’une prérogative présidentielle. Et le président Jokowi veut éviter cette option à tout prix. Cela peut se comprendre. Dans un pays où 55% de la population vit de l’économie informelle, trop de personnes dépendent de leur capacité à sortir et à se déplacer pour survivre. Trop de personnes vivent au jour le jour et un confinement strict ferait basculer des millions de familles dans la pauvreté. L’Indonésie ne peut pas se le permettre. Au contraire des grandes économies occidentales elles aussi touchées et confinées, le pays n’a pas les garde-fous sociaux qui permettraient à sa population de laisser passer l’orage à moindre coût.

Quant au télétravail, dans un pays comme l’Indonésie il n’est possible que pour une classe urbaine privilégiée. Les comportements individuels adoptés par la population pourraient être la seule alternative au développement exponentiel de la pandémie dans l’archipel. Mais beaucoup d’Indonésiens sont mal informés quant à la distanciation sociale nécessaire. Beaucoup n’ont pas les moyens de se fournir en masques ou en désinfectants. Beaucoup préfèrent s’en remettre à dieu. Et peut-être beaucoup manquent simplement de la discipline nécessaire. Au premier jour de l’état d’urgence dans la capitale, des photos de transports publics bondés circulent. Alors que le personnel hospitalier est applaudi dans plusieurs pays, des messages ici font état de sa mise au ban social. Leurs voisins les voient uniquement comme un vecteur de transmission du virus.

Dans ces circonstances, l’Indonésie devrait payer le prix fort. Plus de 500.000 personnes seraient déjà considérées comme à risque pour avoir été en contact avec des cas positifs. Des estimations font état de la possibilité de compter jusqu’à 70.000 cas dès le mois d’avril avec la multiplication des tests.

Le président Jokowi, après avoir laissé le devant de la scène à ses ministres, appelle désormais toutes les composantes de l’état à mettre l’accent sur les capacités sanitaires et le soutien au système de santé, ainsi que sur l’aide économique aux plus pauvres et aux entreprises. Le gouvernement a annoncé le déboursement de 2,3 milliards de dollars pour venir en aide à 70 millions de citoyens en grande précarité. A Jakarta, le gouverneur a aussi annoncé une aide pour 1,1 million d’habitants. Mais l’inefficace et lente machine bureaucratique nationale va-t-elle réussir à atteindre rapidement ses sujets en détresse ?

Dans la conurbation de Jakarta et ses 30 millions d’habitants, le système hospitalier semble déjà être à saturation. Que va-t-il en être avec l’augmentation inévitable des cas ? Quid du reste de l’archipel qui compte moins de personnels et moins d’équipements ? Le personnel hospitalier indonésien, héroïque comme partout depuis le début de la crise, paye déjà un lourd tribut. Sous-équipé, il a déjà vu la mort d’environ cinq de ses représentants à Jakarta et dans ses environs.

Elle ne sera peut-être pas seule dans ce cas, mais l’Indonésie semble être désormais partie pour une crise d’ampleur majeure sur la durée. Le ramadan doit commencer le 23 avril. Il est souvent ici synonyme de repas partage au coucher du soleil. Il sera suivi des vacances nationales pour Lebaran, quand une énorme transhumance nationale ramène chacun dans sa famille. On voit mal comment tout cela pourrait ne pas être annulé au plus fort de l’épidémie.

Les conséquences sur le peuple indonésien sont pour l’heure largement inconnues. Le président Jokowi a admis volontairement sous-informer la population pour éviter la panique et la crise. 1998 est dans toutes les têtes. Le pouvoir souhaite éviter des émeutes sanglantes comme celles qui avaient amené à la chute de Suharto. A cette époque, la minorité chinoise indonésienne avait été prise pour cible. Etant donnée l’origine du coronavirus, tout indique que les réactions pourraient être similaires en cas de crise majeure dans l’archipel. Certains riches indonésiens d’origine chinoise seraient déjà partis à Singapour en attendant la suite. Puisse celle-ci voir la pandémie être mise sous contrôle dans les semaines à venir à l’échelle mondiale.

Jean-Baptiste Chauvin

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