« La menace climatique est réelle »

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Entretien / Pr. &  Dr. Edvin Aldrian

Agence d’Evaluation et d’application de la technologie (BPPT) Jakarta / Co-auteur rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) Vice-Président du Groupe de Travail du GIEC

Comment qualifier la pluviométrie de l’Indonésie et ses micros-climats locaux ? Et plus particulièrement que peut-on dire de la pluviométrie de Bali ?

La pluviométrie indonésienne est dite continentale tropicale maritime: elle est principalement contrôlée par la mousson et El Niño (cf infographie). 

Cette pluviométrie est qualifiée d’abord de torrentielle tropicale c’est-à-dire qu’elle se caractérise par une intensité importante mais sur un court laps de temps (en général moins d’une heure de précipitations en continu). Le climat est aussi dit maritime puisqu’il est affecté par la présence de la mer autour de chaque île de l’archipel. Enfin, la brise marine et le climat océanique ont évidemment une incidence sur la pluviométrie de l’archipel.

Le climat de mousson indonésien est principalement déterminé par son emplacement  entre deux continents (l’Asie et l’Australie) et deux océans (Pacifique et Indien). La mousson va ainsi dans les directions nord-ouest et sud-est. Bali se trouve alors sur l’axe qui reçoit la dernière partie du début de mousson et les touts débuts de la fin de mousson. C’est pour cette raison que la période des pluies est courte à Bali.

Comment expliquer El Niño et son incidence sur le climat de l’archipel ?

El Niño est un phénomène océanique propre à l’Océan Pacifique, qui affecte les vents, la température de la mer et les précipitations. Il apparaît de manière irrégulière (tous les 2 à 7 ans) et atteint son intensité maximale fin décembre. Lors des épisodes El Niño, les vents diminuent et ne suffisent plus pour contenir le bassin d’eaux chaudes sur les côtes indonésiennes. Cette immense « piscine chaude» se déplace alors sur l’Océan Pacifique d’ouest en est (en direction du Pérou). Des conditions sèches se développent alors sur l’Indonésie et sur l’Australie, tandis que les tempêtes tropicales et les ouragans s’intensifient à l’est. Pendant le passage d’El Niño, l’Indonésie connaîtra donc une saison sèche encore plus aride (kemarau).

La saison de pluies est-elle devenue plus courte qu’avant… mais aussi plus forte ? Comment l’expliquer ? Quelles conséquences cela a-t-il sur les épisodes de sécheresse?

Selon les résultats d’une étude que j’ai menée, la quantité annuelle pluviométrique en Indonésie est en train de diminuer, en raison de l’impact du changement climatique. D’autres études qui ont utilisé la méthode des modèles de prédiction climatique démontrent aussi clairement que la partie sud de l’Indonésie continuera à voir sa pluviométrie diminuer dans le futur.

Jakarta vient de subir d’importantes inondations, était-ce normal et prévisible ? A quand remontent les archives/relevées météorologiques comme élément de comparaison et d’évolution ? 

Les inondations de fin d’année à Jakarta ont eu lieu à cause d’un épisode pluviométrique extrême.  Et si on le qualifie d’extrême c’est parce qu’il bat tous les records et de plus de 5%.

Les mesures pluviométriques à Jakarta remontent à 1870  avec des records dans la zone de Kemayoran. 

L’importante pluviométrie pour cette fin d’année a atteint 377 mm/jour et selon les données satellites, les nuages ont atteint une hauteur maximale de 15km lors du réveillon de la Saint Sylvestre.  C’est BMKG, l’agence indonésienne de météorologie, climatologie et géophysique  qui est en charge d’enregistrer ces données.

D’après les estimations scientifiques, le pays pourrait perdre plus de 2000 îlots d’ici 2030 à cause de l’élévation du niveau des mers ? Le phénomène va-t-il en s’accélérant ? N’y a-t-il rien à faire  pour enrayer le phénomène ?

Selon les projections, la montée du niveau des océans en Indonésie atteindra 0,8 mètre d’ici la fin du siècle. Donc ça n’est pas un chiffre si spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer.  L’Indonésie est davantage menacée par l’affaissement des terres dans les grandes villes plutôt que par la montée des eaux. Je ne pense pas que le processus puisse être inversé car le réchauffement planétaire est mondial. Donc oui, progressivement, des îlots seront amenés à disparaître.

Quelles sont les preuves concrètes de l’impact du changement climatique sur l’Indonésie ? Doit-on s’en inquiéter ?

Sans nul doute. Les dates de début de moussons ont radicalement changé et les catastrophes climatiques sont de plus en plus extrêmes comme les feux de forêts. Selon des données de BNPB (l’Agence nationale de lutte contre les catastrophes naturelles),  87% des catastrophes climatique en Indonésie sont hydro-météorologiques. Ceci est très inquiétant. La menace est réelle. 

Le rapport du GIEC paru en 2018 prévoit une augmentation considérable des typhons, des pluies plus abondantes et des épisodes de sécheresse sur l’archipel d’ici quelques années. Pouvez-vous nous expliquer ce qui est en jeu ?

Et bien nous avons déjà commencé à en faire l’expérience, ne serait-ce qu’avec les importantes pluies du  jour de l’An. Les zones propices aux inondations et sécheresses seront de plus en plus nombreuses et sans une action adéquate ou une amélioration environnementale, alors le désastre ne fait que commencer. Il faudrait réussir à mettre en place de meilleurs système d’alerte précoce.

Il semble que la température de l’eau et les caractéristiques au-dessus des eaux indonésiennes ont une influence sur le climat mondial.  Quel est donc cet impact  ?

Bien sûr, ce qui se passe en Indonésie affecte les courants mondiaux. Parce que l’Indonésie se trouve à la croisée de deux continents et de deux océans. Dans l’atmosphère de l’archipel, nous avons  les flux atmosphériques appelés  “Cellule de Walker” (d’est en ouest) et « Cellule d’Hadley» (du nord au sud). Ainsi, si par exemple il y a des incendies de forêt en Indonésie, l’impact sera mondial. 

Et aussi, les eaux indonésiennes font partie d’un système de circulation de courants océaniques appelés « the great ocean conveyor belt »  en français “le tapis roulant de la circulation thermohaline” (« thermo » pour la température et « haline » pour la salinité). Les eaux profondes (eaux froides) traversant l’océan Atlantique du nord au sud sont entraînées vers les océans Indien et Pacifique où elles se réchauffent et font peu à peu surface. Elles reviennent ensuite du sud vers le nord de l’océan Atlantique sous forme de courant de surface.

Ce qui se passe dans les eaux de l’archipel a une conséquence sur les océans d’autres pays. (Cf schéma)

Propos recueillis par Meryam El Yousfi

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