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Ouvrez la cage aux oiseaux

“Un homme est considéré comme tel s’il a : une maison, une femme, un cheval, un kris et un oiseau” (proverbe javanais). Et cette passion des Indonésiens pour les oiseaux en cage et même de concours porte un nom : la kicau mania. Capturer des oiseaux pour les garder chez soi remonte à la pratique ancestrale des augures annonçant l’avenir, d’où l’expression « oiseau de mauvais augure ». Puis avec le temps, les volatiles deviennent un moyen d’agrémenter un foyer,  dans une ambiance de bien-être procuré par leurs gazouillis. Chouette alors ce loisir ? Pas vraiment puisqu’il semble sonner le chant du cygne pour certaines espèces d’oiseaux sauvages de l’archipel et conduit parfois à des formes de maltraitance animale. Entre simple passe-temps populaire et  les milliards de dollars de réseaux internationaux du trafic animalier, ouvrez grand vos oreilles pour écouter la mélodie douce-amère de la kicau mania !

Par Meryam El Yousfi

En Indonésie, la pratique a été encouragée et instrumentalisée par un illustre personnage : Suharto. Le président, sous son régime de fer, conseillait aux citoyens de posséder une Géopélie zébrée (sorte de colombe) comme signe visible de calme et de paix dans les villages. Ah, l’innocence de la blanche colombe…  Puis dans les années 70, les Indonésiens commencent à importer des canaris et inséparables qui constituent les deux espèces des compétitions de chant, tout juste naissantes. En effet, faciles à élever, ces volatiles ont de très beaux chants. Par la suite les riches élites jakartaises se mettent à faire venir des grives garrulax de Chine : des divas du chant. Cet engouement grandissant pour les prix auréolant de gloire, au passage, les participants et leur maître…fiers comme des paons.

Pour concurrencer ces oiseaux importés, des villageois décident alors dans les années 80 d’envoyer des oiseaux (capturés dans la jungle) à leurs proches ou à des clients, installés en ville.

Début 2000, les grives garrulax disparaissent des compétitions de chant. En cause ? L’effondrement de la rupiah ainsi que l’interdiction d’import par peur de la grippe aviaire.Cela finit par structurer les compétitions  telles que nous les connaissons aujourd’hui, autour de 9 catégories  :
– 7 pour les oiseaux locaux,
– une pour les canaris et inséparables,
– et une catégorie mixte.
La grive à tête orange demeurant le champion préféré notamment grâce aux postures qu’elle adopte pendant son tour de chant.

Tradition, identité, prestige, estime de soi et élément de socialisation

A Java et à Bali, chaque week-end, des dizaines de milliers de propriétaires d’oiseaux se livrent une compétition intense à travers le kicau (c’est-à-dire le gazouillis) de leurs oiseaux et également parfois sur des critères de beauté du plumage. 

16h45. Aux abords de Dewi Sri (Legian), un curieux défilé de scooter démarre. Les conducteurs portent sur leur dos de drôles de sacs bâchés. Ce n’est qu’une fois arrivés sur le terrain du Legian Bird Club, qu’ils dévoileront le contenu de leur encombrante
housse : de précieux volatiles chanteurs. Jusqu’à 5 fois par semaine, à 17h, une quarantaine d’hommes viennent y assouvir leur passion.

« C’est juste pour s’amuser, c’est un petit club ici.Un moyen de devenir riche ? Eh bien ces oiseaux que vous voyez ici, ils coûtent entre 300 ou 400 000 à l’achat. Et le ticket d’entrée coûte juste 30 000 rp et ici, on peut remporter 150 000 rp au maximum pour ce type de concours. Donc je ne fais pas vraiment ça pour ramasser beaucoup d’argent. Je trouve ça joli et c’est une passion qu’on peut partager avec des amis, un moyen de se retrouver. Après bien sûr, tant mieux si ça peut me rapporter de l’argent, je serai content » raconte Wayan qui tient un petit toko d’outils électroniques.

L’aire de compétition est en fait une zone dallée, façon préau, avec des tuyaux au plafond. Lorsque le juge appelle les candidats (inscrits au préalable), tous se précipitent avec un tabouret à la main sur lequel ils grimpent ensuite pour suspendre leur cage à trois mètres de haut. Les propriétaires n’ont plus qu’à faire le pied de grue en attendant le début de l’opéra.
Le public enthousiaste encourage, sifflote, tape dans les mains ou agite les bras.  Pour un étranger, le spectacle est clairement davantage en coulisses que dans l’arène. Pour un néophyte, il est difficile, voire impossible, d’écouter et d’apprécier les nuances de mélodies tant les maîtres couvrent par leurs sifflements, roucoulements et cris ceux des véritables chanteurs. Certains maîtres possèdent même un petit objet de plastique qui reproduit un « coin-coin ». Tout est bon pour stimuler les champions !

Les trois juges, eux, sont collés aux cages, passent de l’une à l’autre en tendant bien l’oreille. Lorsqu’un oiseau a séduit les jurés, ces derniers posent un fanion de couleur sous la cage. Jaune, bleu, rouge…un code couleur permettant d’octroyer tant ou tant de points.

10 à 20 minutes plus tard, il faut délibérer.  Mais que juge-t-on précisément ? Les points sont attribués pour la mélodie, la durée, le volume et la posture.

Wayan avait deux oiseaux qui concouraient dans des catégories différentes. Aucun n’a gagné aujourd’hui. « ça n’est pas grave, on va continuer l’entraînement. Oui, vous savez tous les jours, je me connecte sur des playlists Youtube dédiées à la kicau mania pour les faire écouter à mes oiseaux. En étant très patient, j’arrive à leur faire retenir de jolies mélodies. »

Tout va finalement vite, une catégorie en chasse une autre, un prix et un diplôme par un autre. Ici pas de cérémonial clinquant ni de tapis rouge ou de séance photo. A peine les cages recouvertes de leur housse, tout le monde repart comme une volée de moineaux, en scooter ou en pick-up (pour ceux ayant plusieurs oiseaux).

Chaque année plus de 350 compétitions ont lieu à travers le pays. 

La kicau mania et ses compétitions de chant d’oiseaux connaissent un essor sans pareil, en terme de nombre de compétitions mais aussi de propriétaires d’oiseaux… ainsi que d’enjeux financiers. Au-delà du goût pour les oiseaux ou la compétition, c’est aussi parfois un moyen d’afficher sa richesse. Ailleurs, dans de plus imposantes compétitions comme celle de Lumintang (Denpasar), on est loin des paris symboliques entre copains. Ici, le ticket d’entrée est à 150 000rp et le prix est de 1 millon rp.
A Jakarta ou lors de compétitions nationales, on atteint les 10 million rp pour le vainqueur.

De nouvelles professions ont ainsi émergées, comme celle d’entraîneur d’oiseaux : les jokis. Réussir à obtenir d’un oiseau qu’il chante près de 20 mn en continu, à côté d’autres mâles, exige en effet des compétences et une certaine forme d’expertise. Ces coachs sont également en charge de :
– la nutrition (légumes, fruits et noix)…et même certaines vitamines.
– des soins quotidiens (nettoyer les cages, laver les oiseaux, les exposer au soleil)
– de l’apprentissage du chant  et de posture
– et plus insolite encore : la chasse aux nouveaux talents, un peu comme  les coachs sportifs à la recherche du nouveau Messi(e). 

L’un d’entre eux nous révèle ainsi l’une des astuces préférées des coachs : installer les meilleurs oiseaux chanteurs à côté de débutants pour leur enseigner à mieux gazouiller.

Lorsqu’on demande aux participants où ils se procurent leurs oiseaux de compétition : « sur les marchés traditionnels comme au Pasar Satria à Denpasar ou celui de Pramuka à Jakarta, vous y trouverez tous les oiseaux que vous voulez ! Sinon, il ya plein de groupes FB ».

Une quantité (trop importante) des oiseaux qui participent aux concours de chant ont d’abord été capturés dans les forêts, en milieu naturel avant de rejoindre les marchés ou des réseau de trafiquants à l’international . La jungle regorge en effet d’espèces d’oiseaux chanteurs, tels la grive garrulaxe bicolore de Sumatra, le lori noira rouge à la queue brun-vert ou encore l’étourneau à ailes noires. Certains de ces solistes attisent l’avidité et l’opportunisme de vautours urbains et peuvent ainsi être vendus pour des dizaines de milliers de dollars.

Un marché de 80 millions USD/an

Des espèces d’oiseaux précises sont maintenant spécialement élevées pour être vendues dans des marchés ou aux enchères. Et cela peut démarrer à 5 millions rp. Mais les éleveurs ont parfois du mal à répondre à la demande des propriétaires compétiteurs. 

Des oiseaux multi-primés (comme certaines pies ou des Inséparables), considérés comme des graines de champions peuvent valoir de 230 à 700 millions rp. On est dans une réalité toute autre que celle du club de quartier.

Un certain nombre d’oiseaux chanteurs figurent aux rangs des espèces menacées comme l’étourneau pie, le bulbul à tête jaune et le verdin.

Ce marché représenterait 80 millions de dollars par an : de la vente des oiseaux à l’élevage des vers et criquets pour les nourrir, en passant par la fabrication des cages, selon une étude réalisée en 2006 par l’université d’Oxford et l’association Birds Indonesia.

À Jakarta, le marché aux oiseaux de Pramuka, l’un des plus grands d’Asie, est connu pour vendre des espèces vulnérables et gravement menacées. Officiellement, il n’y a pas une instance qui quotidiennement veille à contrôler ce qui se passe sur les marchés d’animaux. Et c’est bien pour cela que ces marchés d’oiseaux ne respectent aucune loi sanitaire ni commerciale. Dans la pratique, derrière chaque grand marché animalier se cache un drôle d’oiseau : une personne influente qui permet à la politique de l’autruche de bien faire son trou, au vu et au su de tout le monde. De temps à autre, la police organise une conférence de presse pour montrer des saisies (comme des oisillons transportés dans des bouteilles de plastiques) et indiquer qu’un travail de sanction est effectué.

Un million d’oiseaux capturé dans la nature

Face à la fragilisation des écosystèmes, les Indonésiens sont donc à présent encouragés à utiliser des oiseaux d’élevage pour protéger les individus et espèces qui sont dans leur milieu naturel. Pelestari Burug Indonesia (PBI) est l’association ornithologique qui régit les compétitions et les juges. Elle entraîne et accrédite des juges et participe à la lente construction d’un réseau d’éleveurs membres. L’organisme s’est donné comme objectif d’éliminer les oiseaux sauvages et de les remplacer par des oiseaux chanteurs nés en captivité. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, quelques (trop rares) compétitions n’autorisent que les oiseaux d’élevage. Mais pas de quoi encore être gai comme un pinson pour le PBI. Son lent travail d’éducation concernant les bonnes pratiques pour la compétition continue à se faire à travers des journaux spécialisés comme l’Agrobis Burung, de sites web ou encore à travers des ateliers pratiques.

Seules les grandes fermes d’élevage ont véritablement les moyens et l’organisation pour s’assurer d’obtenir des certificats. Le fait de valoriser l’action de ce type de ferme montre que la kicau mania reste possible, tout en permettant le développement d’un nouveau secteur économique, sans pour autant puiser dans la nature. 

La question éthique de l’animal d’élevage relève d’un autre débat ultérieur, Rome ne s’étant pas faite en un jour. La problématique urgente, à court terme, étant : comment davantage encourager les Indonésiens, fans des compétitions, à ne pas mettre en danger (voir en extinction) certaines espèces animales ?

Certains détracteurs ne voient pour l’instant dans les fermes d’élevage qu’un miroir aux alouettes tant les habitudes ont semble-t-il la peau dure.

3 questions au Dr. Paul Jepson

“Responsable de programme de réensauvagement” pour l’organisme Ecosulis.
Directeur d’une étude sur les oiseaux de compagnie et de compétition, menée en Indonésie.

Quels sont les chiffres-clés de votre sondage auprès des propriétaires d’oiseaux en cage ?

L’étude menée en 2008, dans les 6 plus grandes villes de Java et Bali établit que 35, 7% des foyers questionnés possédaient un oiseau en cage. 34,2% des oiseaux en cages préférés étaient des colombes, 28,4% des oiseaux chanteurs,23% des poules, 7,3% des pigeons.

La même étude estime à 2,16 millions le nombres d’oiseaux en cage, dont 1 million capturé dans la nature (dont la majorité représentent la catégorie des oiseaux chanteurs).

Enfin 71,5% des sondés étaient en accord avec la phrase : « Capturer des oiseaux dans leur milieu naturel conduit à épuiser les espèces sauvages » …. bien que 41,5% des sondés valident l’affirmation suivante : « L’état des populations d’oiseaux sauvages n’est pas une source d’inquiétude pour moi ».

Pourquoi la loi qui interdit le commerce d’oiseaux sauvages protégés est si difficile à appliquer ? 

La loi est difficile à appliquer car cette pratique d’avoir un oiseau en cage est profondément ancrée dans la culture populaire indonésienne. Une loi ne fonctionne que si elle bénéficie du soutien des citoyens ou que les gouvernements ont des moyens très lourds pour la faire appliquer. Cela reviendrait un peu à voter une loi qui interdirait aux Occidentaux d’avoir des chats ou des chiens de compagnie…vous voyez…ça serait un sacré défi.

Selon vous, en quoi l’élevage d’oiseau est une solution pour assainir la situation ? 

Je préconise de mettre en place une approche plus bio-culturelle pour s’assurer de sa compréhension par les populations locales et de son adéquation avec leurs habitudes de vie.L’élevage d’oiseau n’est pas un moyen de réguler le marché. C’est un moyen d’introduire un choix, une alternative  et ainsi conduire les citoyens consommateurs à faire un acte d’achat qui est bon pour la nature, le monde de l’entreprise et la société. Il s’agit donc plutôt de mettre en place une approche consumériste éthique !
La plupart des fermes d’élevage ont des standards de bien-être très élevés. Si ça n’était pas le cas, les oiseaux chanteurs ne se développeraient pas convenablement.

IMMERSION DANS UNE FERME D’ÉLEVAGE

Les plus grandes fermes d’oiseaux chanteurs se trouvent à Java. Mais toutes fonctionnent – en théorie – sur le même principe.

Nous avons pu visiter une ferme d’élevage d’oiseaux (destinés à la vente pour particuliers, revendeurs mais aussi parcs animaliers) à Mas (Bali), afin de comprendre cet univers. Dewa Made Astawa est le manager de la ferme Anak Burung Tropikana (fondée par un suisse en 1996). 

Sur 4000 m2 de terrain ils élèvent 900 oiseaux, issus de 17 espèces. Les bavards cacatoès et les colorés lorius sont les plus demandés par les clients. “Au départ de cette entreprise, on avait des espèces qui commençaient à être menacées, l’idée était donc de les protéger de l’extinction”.

Alors à quoi ressemble une maternité de volatiles?  Il y a d’abord dans un petit coin d’un bâtiment quelques couveuses électriques, dans lesquels les oeufs  se développent. Puis à côté, des nouveau-nés se tiennent chaud le temps de prendre des forces. Après un mois, ils rejoignent l’extérieur du bâtiment dans des cages individuelles, puis ils seront ensuite placés dans de plus grandes aires, en étant maximum deux par cage (en fonction de l’espèce). On obtient alors un résultat des plus bruyants, les boules Quiès sont presque indispensables.

Selon Dewa, chaque semaine ou presque, un représentant du ministère passe à la ferme pour des contrôles. Quant à l’état d’esprit des acheteurs il commencerait à changer : “cela fait bien longtemps qu’on n’a pas reçu un appel d’un acheteur louche qui voulait un oiseau capturé en forêt”  et la réglementation serait davantage appliquée.  “Ici, ça n’est pas la foire, on ne vient pas y faire son marché comme on veut. Nous respectons un cadre réglementaire très précis.  On ne peut élever et vendre que les espèces pour lesquelles le Ministère des forêts nous a délivré un permis ou certificat.” Les acheteurs internationaux doivent attendre que l’oiseau ait 2 mois et demi pour que la ferme puisse procéder au transfert. 

Dans cette ferme, les  oiseaux portaient des  bagues qui sont un peu leur carte d’identité.  “De toute façon nous remettons un certificat à nos acheteurs. Pour s’assurer que tout est en règle, ils peuvent aller sur le site du ministère pour en vérifier la conformité. On prépare aussi tous les papiers pour le transfert et la quarantaine (obligatoire)”.

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