#BALANCETONPORC INDONESIEN : TOUT RESTE A FAIRE DANS L’ARCHIPEL

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La vague #metoo ou #balancetonporc n’a eu que peu d’écho en Indonésie, comme l’a rappelé si justement notre chroniqueur Romain Forsans dans son billet de décembre dernier. Ici, ces histoires de mauvaise conduite masculine typiquement occidentale sont vite éludées, l’homo indonesianus connait les manières et de toutes façons, si jamais il lui venait à l’idée de se laisser aller à ses bas instincts en présence d’une femme, la religion a prévu la parade en recouvrant au préalable cette dernière d’un accoutrement censé repousser les mauvaises pensées. Malheureusement, le monde parfait, fût-il indonésien et musulman, n’existe pas, et un incident dont a été victime la chanteuse Gebby Vesta début décembre en a témoigné largement sur les réseaux sociaux.

Chanteuse, mais aussi DJ et modèle, il faut dire que Gebby Vesta ne rentre pas dans le cadre de la bienpensance religieuse. Elle défraie la chronique régulièrement en posant à moitié nue et en dansant sur scène dans des déhanchements qui ont plus à voir avec ceux d’une stripteaseuse que d’une ballerine. Rien de bien nouveau sous le soleil cependant, l’Indonésie a toujours produit des chanteuses et des actrices qui défiaient les bonnes mœurs pour accéder plus vite à la gloire. Facile, d’autant qu’ici, on a vite fait de s’émouvoir tant les limites sont rapidement atteintes voire dépassées. Pour couronner le tout sur la réputation sulfureuse de Gebby Vesta, il se murmure souvent sur les réseaux sociaux qu’elle serait en fait un… homme. Mais cette Amanda Lear locale est loin d’avoir l’élégance de l’ancienne muse de Salvador Dali. Et c’est en tenue très provoc, du genre blouse ouverte sur son bikini, qu’elle chante, debout sur le bar, dans les discothèques où elle se produit.

Nous sommes là plus près d’une émule de Lady Gaga que de la muslimah respectable et c’est sans doute ce qui est venu à l’esprit d’un de ses fans le mois dernier. Puisqu’elle est à moitié nue, cela est sans doute une invitation, on doit donc pouvoir toucher, s’est-il probablement dit à lui-même… Ce spectateur audacieux lui a donc mis la main entre les jambes, ce qui a d’abord provoqué un cri de la chanteuse, puis à la deuxième tentative presque immédiate du mal élevé, celle-ci ne s’est pas démontée et lui a envoyé un coup de botte à talon haut en pleine tronche. Ce qui n’a pas eu l’air de fâcher son admirateur, visiblement éméché, qui a été écarté au loin, toujours hilare, par d’autres spectateurs, tandis que Gebby continuait sa chanson comme si de rien n’était, très professionnelle, comme l’aurait fait Rihanna.

Réflexe primaire ? Primate ?…
« Je lui ai mis un coup de pied dans la face mais je ne suis pas satisfaite ! C’est difficile quand les voyous du coin débarquent en club, ça devient bas de gamme ! », a commenté la chanteuse sur son Instagram, avec une vidéo attestant de l’incident. Des milliers de commentaires ont afflué sur son compte, mais la grande majorité, loin de lui suggérer de lancer une campagne #balancetonporcindonésien, lui ont rappelé qu’elle l’avait bien cherché avec sa tenue minime. « Si j’étais un mec, j’aurais fait la même chose. Elle était en train de s’offrir, donc c’est compréhensible que j’aurais essayé, » a commenté une internaute. Il est vrai, et la vidéo le démontre, que lorsque le fan aux mauvaises manières lui touche le sexe, Gebby Vesta est déjà bien accroupie devant lui les jambes écartées. Réflexe primaire ? Primate ?… Ou voulait-il simplement tâter droit au but afin de vérifier les allégations transgenres dont elle fait l’objet ?

Non contente d’avoir cogné son porc, Gebby Vesta a rappelé que la sécurité de l’établissement n’avait pas fait son travail en le laissant approcher trop près. Elle a également rappelé qu’elle est tenue contractuellement de se produire en tenue… très légère. A vouloir provoquer le porc qui sommeille dans son public, elle a donc bel et bien réussi à finir par le réveiller ! La chanteuse a bien pensé intenter un procès au club mais les patrons lui ont présenté des excuses en bonne et due forme, prétextant une défaillance du service d’ordre comme cause de cet incident regrettable. Notons enfin que si elle s’expose ainsi à des gestes indélicats, ceux-ci restent sporadiques car la majorité de son public, mâle, souvent aviné et forcément excité, continue malgré tout de bien se tenir. En comparaison, on est également en droit de se demander ce qui pourrait arriver à Nikki Minaj ou Miley Cyrus si elles n’étaient pas entourées en permanence d’un service de gros bras prêts à éjecter les importuns. Et dont les frasques et provocs régulières relèguent Gebby Vesta dans la catégorie des saintes-nitouche !

Mais ici, comme ailleurs, ce ne sont pas que les stars du show biz qui sont victimes de harcèlement sexuel. C’est dans la rue que ça se passe, dans les moyens de transport, ou au warung du coin. Si les campagnes #metoo ou #balancetonporc ont peu résonné dans l’Indonésie patriarcale des Bapak Bapak, cela n’a pas empêché certains journaux et associations de rebondir quand même sur ce vaste sujet vieux comme le monde. Ainsi, des femmes se sont exprimées sur les réseaux sociaux, partageant leurs malencontreuses expériences sur ce thème, ou relatant leur difficulté à convaincre les policiers que ce sont bien elles les victimes. Des journaux ont posé cette question à leurs lecteurs : « Etes-vous resté muet lorsque vous avez assisté à un harcèlement sexuel dans les transports ? » D’autres, plus pédagogiques, proposaient d’y voir plus clair : « Quand l’approche et la séduction se transforment-elles en harcèlement ? »

93% des viols ne sont pas déclarés à la police
Et dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, de nombreux journaux locaux rappelaient que la France venait de faire tomber sous le coup de la loi la drague dans la rue, tout en se questionnant sur la ligne floue qui existe entre drague et harcèlement. Ici, sous la pression d’associations religieuses, les trains de l’agglomération de Jakarta avaient rajouté il y a quelques années déjà un wagon uniquement accessible aux femmes. Mais du côté juridique, c’est toujours le vide. Et n’en déplaise aux Bapak Bapak, selon Yuniyanti Chuzaifah, de la Commission nationale contre les violences faites aux femmes, « il s’agit d’une épidémie, et pour le moment, l’Indonésie n’a aucune protection légale pour le harcèlement sexuel. Les femmes doivent avoir du courage si elles veulent faire un rapport, et les services de police ne sont pas amicaux envers les victimes. » Selon la Commission, seulement 268 déclarations ont été enregistrées l’an passé dans tout l’Archipel par la police, les ONG et la Commission. A titre de comparaison, plus de 200 femmes ont relaté un incident de ce type les 12 derniers mois sur la version jakartanaise de l’appli Hollaback, une initiative internationale pour documenter le harcèlement de rue.

« J’ai le sentiment que le harcèlement a été normalisé dans notre société », affirme pour sa part Anindya Restuviani, organisatrice du Feminist Festival Indonesia, dans une interview au New-York Times. Les activistes estiment en effet que des millions de cas de harcèlement restent inconnus chaque année. Et du harcèlement au viol, certains n’hésitent pas à franchir le pas. Une enquête conduite par Lentera Sintas Indonesia en 2016 auprès de 25 000 femmes avait établi que 6,5% des interviewées avaient été violées. 58% des femmes sondées avaient indiqué avoir été victimes de harcèlement sexuel et 25% avaient été sexuellement agressées, du pelotage au baiser forcé. 93% des viols n’avaient pas été déclarés à la police par les victimes et les deux-tiers de ces femmes violées avaient moins de 18 ans.

Dans une société où le sexe est tabou et où on présuppose toujours que tout le monde est forcément bien intentionné et bien convenable dans les interactions sociales, il est difficile de faire face aux moments où ça dérape. D’ailleurs, une femme convenable doit s’habiller de façon convenable, sinon elle s’expose de façon automatique à des ennuis, à la façon de Gebby Vesta. Elle l’a donc bien cherché, dira le bon sens populaire. Après l’enquête de Lentera Sintas Indonesia, le gouvernement avait indiqué vouloir créer une base de données nationales des violences sexuelles sous la pression de plusieurs associations de femmes. « Nous soutenons bien évidemment cette initiative mais le centre de données a le devoir d’être amical avec toutes les victimes et survivantes » avait conclu un responsable de l’enquête, pointant du doigt la culpabilité que la société fait systématiquement rejaillir sur les femmes victimes de violences sexuelles. Tout reste donc à faire pour assister à une évolution des mentalités et les porcs indonésiens ont sans doute encore de beaux jours devant eux.

Eric Buvelot

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