BALADE DANS L’ART CONTEMPORAIN INDONÉSIEN AVEC GEORGES BREGUET

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Nos lecteurs ont souvent croisé le nom de Georges Breguet dans nos colonnes. Que ce soit pour les livres qu’il a écrits avec son compère francophone Jean Couteau, ou bien pour une interview imaginaire de Theo Meier ou encore la découverte de Ni Nyoman Tanjung (cf. La Gazette de Bali n°134 – Juillet 2016), nous avons souvent fait appel aux lumières de ce chercheur généticien suisse, encyclopédiste et collectionneur de tissus et de peintures, consultant pour de nombreux musées et surtout amoureux de l’Indonésie. Il nous livre quelques réflexions sur le MACAN et perspectives sur l’art contemporain indonésien…

 

Bali-Gazette : qu’est-ce que le MACAN apporte de nouveau dans le paysage artistique indonésien ?
Georges Breguet : C’est la première fois qu’un musée indonésien offre cette conversation avec des œuvres internationales de premier plan. Il a fallu beaucoup de temps et naturellement de l’argent pour réunir ces œuvres de Warhol, Basquiat ou Rothko afin de leur faire côtoyer des artistes indonésiens. La rencontre est intéressante, j’ai trouvé la visite plaisante. Il est bien situé dans l’ouest de Jakarta, facile d’accès depuis l’aéroport, dans un immeuble fonctionnel qui n’est pas lui-même une œuvre d’art, lumineux, professionnel. Et j’ai été surpris d’y voir une telle fréquentation et surtout des jeunes, c’est très encourageant. Il y a un musée d’art moderne et contemporain à Magelang qui porte les initiales de son propriétaire, le célèbre collectionneur d’art Oei Hong Dijen, mais il ne contient aucune œuvre étrangère contemporaine. La seule critique que j’oserais formuler au MACAN c’est que le propriétaire a voulu surtout mettre en avant des œuvres trophées comme celles de Damien Hirst, Ai Weiwei ou Warhol, il n’y a pas eu vraiment une démarche muséographique aboutie, le placement des œuvres est parfois artificiel, ça entraine un manque de cohésion mais on y fait aussi de belles découvertes.

B-G : Comment situez-vous l’art indonésien sur la scène asiatique et internationale ?
G B : Il me semble bien vivant, dynamique et il entre en résonance sur la scène internationale. C’est la Chine qui occupe la première place en Asie, sans doute pour des raisons politiques afin de résister au « soft power » de la culture américaine, mais c’est certainement l’Indonésie qui se situe juste derrière. Des noms ont acquis un prestige international : trois Balinais, qui sont Nyoman Masriadi, Agung Mangu Putra ou encore Made Wianta ; Eko Nugroho, Heri Dono, Ay Tjoe Christine, Agus Suwage ou encore Pintor Sirait dans la sculpture. Tous les deux ans à présent, il y a une biennale d’art contemporain à Jakarta qui est loin d’atteindre la réputation de celles de Venise ou Sao Paolo, mais elle tient son rang. J’ai assisté à la dernière édition en novembre 2017 qui s’est déroulée dans un entrepôt désaffecté du grand magasin Sarinah, il y avait une installation comprenant 66 œuvres d’art brut de ma protégée Ni Nyoman Tanjung ou encore une installation très impressionnante d’un autre artiste Balinais, Made Djirna.

B-G : Il n’y pas que l’art contemporain indonésien qui perce, on a vu une toile de Raden Saleh atteindre un record fin janvier en France, comment l’expliquez-vous ?
G B : Cette toile intitulée « La chasse au taureau sauvage » a été retrouvée par hasard dans une maison en Bretagne. Elle a été mise à prix à 200 000 euros à Vannes et a trouvé acquéreur pour 7,2 millions d’euros… Ce n’est pas que la côte de Raden Saleh se soit vraiment envolée mais il y a une lutte entre collectionneurs et le vainqueur a été le propriétaire du MACAN, qui a voulu que cette grande œuvre soit rapatriée sur le territoire indonésien… à n’importe quel prix. Il y a peu de musées publics en Indonésie mais on trouve de riches collectionneurs. A ce propos, je n’ai jamais encore réussi à visiter la collection privée des milliardaires Sampoerna à Surabaya.

B-G : La vague conservative actuelle est-elle compatible avec la liberté d’expression de l’art contemporain ?
G B : J’ai été surpris de voir au MACAN cette toile mettant en scène un minaret en forme de phallus surmonté par un sexe féminin, juste à côté d’une toile de Mark Rothko. J’ai l’impression que les Indonésiens considèrent que l’art contemporain, c’est un truc de Chinois parce que la plupart des collectionneurs sont chinois. Alors, ça se situe donc en dehors de la religion principale de l’Indonésie et de ses prérogatives. Il y avait aussi cette œuvre contemporaine intéressante, très politique, une truie couchée en train d’allaiter des porcelets qui portaient tous les drapeaux de pays alliés des USA. Imaginez-vous que la Reine d’Angleterre possède dans sa collection des tableaux de Gilbert et Georges dont on dit qu’ils mélangent à la peinture leurs propres sécrétions dont du sperme ! Ce qui faisait beaucoup du charme de l’Indonésie tenait à cette diversité, mais la religion est peut-être en train de balayer tout cela.

B-G : Et concernant l’art brut qui vous est si cher, quelle est la tendance en Indonésie ?
G B : On peut dire qu’il y a vraiment plus de limites qu’avec l’art contemporain. La résistance provient surtout des artistes eux-mêmes qui ne supportent pas de voir des artistes accéder à la célébrité sans être passés par la case des écoles d’art. L’Europe est bien plus en avance en matière d’art brut, le Lille Métropole Musée d’Art moderne, d’Art contemporain et d’Art brut vient par exemple d’acquérir 30 œuvres de Ni Nyoman Tanjung, une artiste balinaise. Mais je tiens à mentionner qu’on trouve quand même une galerie d’art brut à Ubud (Cata Odata, Br. Penestanan Kaja).

B-G : Enfin, concernant Bali où la production artistique est si importante, pourquoi ne trouve-t-on pas de galerie d’art contemporain digne de ce nom ?
G B : Les acheteurs à Bali sont principalement des touristes et ils veulent acheter de l’art touristique qui correspond à leur imaginaire sur Bali. Au musée Agung Rai, vous trouverez seulement 2 ou 3 toiles contemporaines et rien dans les autres musées de Bali. Si vous avez 100 000 dollars à investir dans l’art contemporain à Bali, vous ne trouverez rien à vous mettre sous la dent, sauf peut-être à la galerie Tony Raka qui s’est fait un nom au sud d’Ubud alors que vous aurez l’embarras du choix à Yogyakarta, Bandung ou Jakarta.

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