Chanee ou le gibbon en avant

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« Nous ne sommes que des témoins du
désastre. Avec cette frénésie de l’huile de
palme et des carburants bio, on ne peut que
sauver les meubles, c’est tout », explique
Chanee en forme de constat amer
mais lucide sur la situation de la forêt
indonésienne. La récession mondiale et
la chute du prix du brut qui en a découlé
ont toutefois le mérite d’avoir ralenti
un tant soit peu la fièvre « verte » des
carburants bio, la pire menace jamais créée
par l’homme sur les forêts équatoriales.
« Aujourd’hui, quand on entend qu’une zone
a été concédée à une compagnie forestière,
on considère que c’est une bonne chose. On
sait que, malgré la menace sur la biodiversité,
l’espace va être géré. Dans le cas de l’huile de
palme, c’est la fin de tout, faune et flore vont
y passer », poursuit ce Français originaire
du Var qui dédie sa vie aux gibbons de
l’archipel indonésien depuis 1998.
Cette passion pour les gibbons a démarré
à l’enfance, au zoo de Fréjus précisément,
lorsque le jeune Aurélien Brulé se prend
d’intérêt pour ces primates à grands bras
et au regard triste qu’il voit dans les cages.
« J’ai découvert leur malheur, indique-t-il. Ces
animaux sont monogames et ne supportent
pas d’être séparés. » Pendant cinq ans, il vient
deux fois par semaine pour les observer.
Il voit aussi le film de Gérard Vienne
intitulé « Le Peuple Singe » et envoie
des lettres au documentariste animalier
Jean-Yves Collet qui était conseiller sur
le tournage. Au bout de huit lettres, le
spécialiste des singes finit par lui répondre
et décide même de le rencontrer. Sur
la base de cet encouragement, le jeune
passionné continue son observation des
gibbons en captivité et prend désormais
des notes. Une maison d’édition va même
publier ses textes sous la forme d’une
étude sur le gibbon à mains blanches du
zoo de Fréjus. S’ensuivent des articles
dans la presse qui rendent hommage à la
passion et au dévouement de l’adolescent
pour cet animal. Un reportage publié
dans VSD va jusqu’à attirer l’attention de
l’humoriste Muriel Robin sur ce jeune hors
du commun.

Naissance du projet Kalaweit à
Bornéo

Emue, la star française va financer en
1997 le premier voyage en Asie du Sud-
Est du jeune Aurélien. Au programme,
Birmanie, Cambodge et Thaïlande où il va
être rebaptisé « chanee », gibbon en thaï,
un nom qu’il porte aujourd’hui fièrement
aux quatre coins du monde pour défendre
la cause de ses amis primates. 1997,
c’est l’année des grands feux de forêts
qui ravagent l’île de Bornéo. Chanee y
vient donc en repérage, et aussi parce que
l’Indonésie abrite le plus grand nombre
d’espèces de gibbons au monde. Il constate
que beaucoup de ces singes sont retenus en
captivité par des particuliers et décide que
c’est ici qu’il va consacrer son temps et son
énergie à leur sauvegarde. Il revient donc en
1998, année de la chute de Suharto et de
nombreux troubles politiques, pour obtenir
de l’administration indonésienne un accord
sur le projet de réhabilitation qu’il présente.
Rien ne peut ralentir la détermination de ce
jeune homme de 19 ans et après des mois
de sièges du Dinas Kehutanan (ministère de
la Forêt) à Jakarta, alors qu’il vit dans des
conditions extrêmement précaires dans
une grande banlieue de la capitale, il obtient
le feu vert des autorités. A condition
toutefois que le financement provienne de
l’étranger, lui dit-on.
Suivant l’idéal romantique du jeune
Français, le premier centre Kalaweit,
« gibbon » en langue Dayak, est construit
presqu’au centre de l’île, au milieu d’une
zone sensée être protégée et relativement
difficile d’accès, au pied de montagnes.
Le projet comprend la réhabilitation de
jeunes orphelins et la sensibilisation des
populations. Dès 2000, Chanee et sa
Dans un monde plus que jamais gagné par la fièvre du développement et de la consommation, certains se battent pour sauver le règne
animal de sa disparition programmée. Chanee, un Français de 30 ans dont l’action vient d’être présentée aux Français dans « Envoyé
Spécial » du 2 juillet dernier sur la chaîne France 2, veut sauver les gibbons de l’extinction. A l’heure de la déforestation intensive au
nom de l’huile de palme, rencontre avec un homme remarquable…
petite équipe accueillent les trois premiers
animaux, saisis chez des particuliers avec
l’aide de la police. « Le gibbon est un animal
difficile à réintroduire en milieu naturel. Seul, il
déprime et on doit lui trouver un partenaire.
Lorsqu’ils sont en couple, ils chantent le matin
pour marquer leur territoire », explique
Chanee. Attendrissant petit animal de
compagnie jeune, le gibbon devient agressif
et dépressif en captivité dès l’âge de 4 ans.
Il est adulte à 7 ans et peut vivre jusqu’à
30 ans. En captivité, il dépasse rarement
7-8 ans. En 2001, le centre se développe
avec la construction d’une unité de soins
et de « volières », des cages très hautes
qui permettent aux singes de s’habituer à
leur futur milieu naturel.

Déménagement plus au sud et projet
éducatif

En 2002, le centre est relocalisé plus au
sud du Kalimantan, près de Palangkaraya. Le
centre Kalaweit acquiert l’île d’Hampapak,
située sur un lac, et un accord est obtenu avec les populations locales
pour que l’île de Mintin,
inhabitée et recouverte de
forêt secondaire, accueille le
premier couple de gibbons
relâché. Chanee reconnaît
qu’il avai t f a i t preuve
d’idéalisme dans le choix
du premier centre : « J’ai cru
qu’en étant au centre de l’île
au milieu d’un parc protégé,
avec très peu de population, la
protection serait meilleure. C’est
exactement le contraire qui
s’est passé. » La relocalisation
près de Palangkaraya va, elle,
porter tous ses fruits. L’île
où se situe le centre fait
25 hectares et la zone de
réintroduction près de 4000
hectares. 300 gibbons sont
pensionnaires aujourd’hui,
tous heureux candidats à
la liber té retrouvable,
sous la surveillance de 50
professionnels, vétérinaires et
employés. Avec l’accord des
familles alentour, Kalaweit a
également ouvert une « Ecole
de la Nature » qui reçoit une
trentaine d’écoliers. En 2003,
un centre Kalaweit a également
été ouvert à Sumatra, pour y
réhabiliter les espèces propres
à cette île, différentes de celle
de Bornéo.
Selon l e s chi f f re s de
l’association, il y aurait
6000 gibbons en captivité à
Bornéo, Sumatra et Java. Il est
donc impossible au centre
Kalaweit de sauver tous les
gibbons du pays. D’autant
que la réhabilitation n’est pas
une simple réintroduction. Il
y a tout un apprentissage qui permet de
faire émerger les comportements naturels
à la survie dans la nature. Il faut également
constituer des couples et les rendre
indépendants progressivement, d’abord
dans les « volières » puis dans la zone
protégée qui les accueillera. Cela prend
des années. La zone d’accueil doit être
suffisamment grande. Si en forêt primaire,
le territoire d’un couple est de 25
hectares, il en faut 50 en forêt secondaire,
plus pauvre en vivres. Il est essentiel aussi
que la zone de réintroduction ne soit pas
fragmentée. Un gibbon qui se rend au sol
a toutes les chances d’être contaminé par
des maladies inexistantes dans son habitat
naturel, en haut des arbres.

Bande FM et spots écolo

2003, c’est également l’année de lancement
de Radio Kalaweit FM, une station qui
émet 24/24 heures. « Il était difficile de
faire confisquer les animaux en captivité par
la police », explique aujourd’hui Chanee.
Radio Kalaweit est ainsi devenu « le
premier média destiné à aider les initiatives
de conservation en Indonésie » comme on
peut lire sur le site de l’association. Les
programmes sont variés, essentiellement
à destination des 15-25 ans, avec leur
musique et leurs stars en interview.
Devenue la première radio de la région,
Kalaweit FM diffuse 5 messages par
heure pour la protection de
l’environnement, sponsorisés
par des entreprises. Plus
besoin de demander à la
police d’aller confisquer les
gibbons détenus illégalement
chez des particuliers. « 60%
des animaux arrivent au centre
grâce aux auditeurs », précise
encore le Français, qui a fait
l’animateur au début pour
lancer la station. Aujourd’hui,
avec 8 animateurs à plein
temps et des DJs en extra
« pour rester au contact des
jeunes », cette radio est
devenue un must pour les
artistes et les musiciens
qui passent dans la région.
Certains, comme Ariel du
groupe Peterpan, s’associent
même aux spots pour la
protection de la nature.
Cette visibilité de Kalaweit
est aussi nécessaire pour
rendre les mauvais coups
des ennemis du centre plus
difficiles. Quand, au début de
la radio, la police est venue
pour confisquer l’émetteur,
les auditeurs, prévenus en
direct, ont accouru pour
protéger les locaux. Chanee
et sa famille ont été intimidés
maintes et maintes fois et
le bateau sur lequel il vivait
avec les siens a été coulé
l’an dernier. L’action de
Chanee n’est donc pas du
goût de tout le monde. Mais
tout cela ne ralentit pas sa
détermination, ni celle des
employés du centre. Un
projet de télé est même
en route, sur le modèle
d’une chaîne musicale à destination des
jeunes, les studios sont déjà construits
et la fréquence nouvellement attribuée.
Outre la communication, la recherche de
fonds est une préoccupation de tous les
instants pour le centre Kalaweit qui ne
reçoit aucun argent public.


Donateurs, parrains et volontaires

« Aujourd’hui, nous avons besoin de 250
000 euros par an », affirme Chanee. Une somme importante qui n’est pas couverte
intégralement par les généreux donateurs,
essentiellement français, que compte le
centre. La fondation Brigitte Bardot, 30
millions d’Amis et Bali Autrement font
partie des supporters enthousiastes de
Chanee. Aux Etats-Unis, où le Français
se rend de plus en plus souvent, il sait
qu’il peut compter sur la fondation Arcus.
Chanee vient donc de lancer l’opération
de parrainage « 3500 parrains à 5 euros
par mois » pour compléter son budget
dont le détail est visible sur le site internet.
Baptisé KIAP (Kalaweit International
Adoption Program), le système de
parrainage permet l’« adoption » et
un suivi personnalisé du processus de
réhabilitation du gibbon par son parrain.
Enfin, Chanee a mis en place des stages
« Découvertes » qui permettent à des
volontaires de suivre sur place pendant
plusieurs semaines le travail de l’équipe.
Et ceux qui recrutent des
parrains pour les gibbons de
Kalaweit se verront offrir leur
voyage à Hampapak…
On le voit, le talent de
Chanee, outre sa passion et
sa détermination à sauver ses
amis primates, réside aussi
dans sa grande intelligence de
la communication, élément
primordial de son entreprise
environnementale. Courtisé
par les journalistes
et les télévisions
d e nomb re u x
pays, le Français
o r i g i n a i r e d e
Fayence connaît
le pouvoir des
images. Il vient
d e t e r m i n e r
u n e s é r i e d e
reportages pour
la BBC qui sera
programmée en
épisodes sur les
télés du monde
e n t i e r, d a n s
laquelle il présente
l u i – mêm e l a
problématique
d e s g i b b o n s
d ’ I n d o n é s i e .
D e v a n t s o n
c h a r i s m e
incontestable, il
semble donc que
la production
britannique ait
tout simplement
préféré lui confier
la présentation
du programme…
« Nous avons tourné
pendant six mois,
explique-t-il encore
tout étonné d’avoir pu assumer son rôle de
présentateur, et tout en anglais, je ne croyais
pas pouvoir le faire. »
Et peut-être parce que toutes ces activités
d’homme public et de bête des médias lui
font perdre de vue ce pourquoi il est venu
ici à la fin des années 90, Chanee est parti
l’an dernier seul avec son chien au cœur
de Bornéo pour un séjour d’ermite. Lâché
pendant un mois avec quelques vivres, et aussi
une caméra, pour reprendre contact avec
cette forêt primaire qu’il aime tant, Chanee
a réalisé un autre de ses rêves d’enfance.
Considérablement amaigri, dévoré par la
vermine – son chien a même été attaqué par
une panthère – Chanee est resté un mois au
plus profond de la jungle équatoriale avant
d’être récupéré par l’hélicoptère. « Je me suis
ressourcé », explique-t-il dans un grand sourire
lumineux. Sûr, les gibbons d’Indonésie ont leur
saint protecteur, Saint Chanee.

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