Vues extérieures, vie intérieure

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Rio Helmi, un des photographes asiatiques les plus acclamés à travers le monde, vient d’ouvrir sa deuxième galerie à Bali. Homme de voyages, à l’emploi du temps très chargé, cet amoureux de Bali expose dans le monde entier. Francophone depuis l’enfance, il fait le point sur son travail, Bali et le bouddhisme.

Rio Helmi se tient debout, près d’un des murs de sa galerie, le cadre d’une de ses photos à la main. Il se demande comment il va agencer les images de l’exposition qui inaugure ce nouveau lieu. Il porte un tee-shirt avec une photo de Man Ray. Basé à Ubud depuis 30 ans, cet Indonésien polyglotte, de père sumatranais et de mère turque, parle dans un français impeccable des maîtres de la photographie qu’il admire.

Henri Cartier-Bresson est le premier nom qui lui vient à l’esprit. Il a eu la chance de le rencontrer et de déjeuner avec lui en 2002, soit peu de temps avant sa mort. Rio parle de « la magie visuelle » du grand photographe français et affirme vouloir lui aussi « attraper quelque chose ». Il évoque ensuite l’Américain Man Ray, artisan marginal du surréalisme, le zurichois René Burri, de l’agence Magnum, un des maîtres du photojournalisme, et enfin « le précurseur » Richard Avedon pour son «langage photographique très subtil ».

Né en Suisse il y a cinquante ans, Rio Helmi a décidé de devenir photographe à la fin des années 70. A cette époque, il vit en communauté à Sydney, en Australie, et croise des gens de tous les horizons artistiques, film, mode, peinture. C’est là qu’il débute en prenant des clichés de ses amis, en pleine période hippie. Il se souvient de cette maison dont la communauté dispose en périphérie de la ville, où le groupe va se ressourcer le week-end. Rio profite de ces excursions dans la nature pour s’initier aux photos d’extérieurs qui font sa réputation aujourd’hui.

Avant ses premiers pas de photographe, Rio Helmi a fait la route. Les années de lycée en Suisse n’ont pas débouché sur l’université même si l’envie d’étudier la littérature en langue anglaise l’a mené au Royaume-Uni. C’est une période où de nombreux écrivains issus des pays décolonisés apparaissent, notamment en Inde et aux Antilles, et Rio se passionne pour cette littérature. Finalement, l’appel de l’inconnu est plus fort et il part à dix-sept ans pour un voyage à travers la Grèce, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, l’Inde et le Népal. Le jeune indonésien passe un an dans l’Himalaya où il apprend la méditation.

C’est peut-être de ce voyage initiatique que lui viendra le goût de « communiquer les choses » et cette démarche photographique « pour faire penser les gens » qu’il affectionne. Avec Rio Helmi, le genre n’a pas d’importance, journalisme, documentaire, mode, publicité, ce qui compte c’est « d’ouvrir les yeux ». Qu’il travaille pour Tempo ou pour une pub, il en appelle à « la magie visuelle » et reconnaît que dans sa profession, s’il y a effectivement des « magiciens » il y a aussi des « charlatans ». Rio Helmi a enseigné la photographie. Quand les étudiants lui demandaient de définir son travail, il avait l’habitude de répondre : « Imaginez un monde sans photo et vous saurez à quoi sert mon travail ».

Fils de diplomate, Rio Helmi n’a pas beaucoup vécu dans son pays d’origine étant enfant. Ses passages en Indonésie se déroulaient surtout à Jakarta et ce n’est qu’à l’âge de huit ans, à l’occasion d’un séjour de vacances, qu’il découvre Bali. Au début des années soixante, Bali sort tout droit du passé il se souvient d’avoir été « comme dans un rêve, visuel et émotionnel ». Le photographe parle de « la lumière » de Bali, cette lumière de « matin du monde », selon la célèbre expression de Nehru. Son père, photographe et cinéaste amateur, y a brûlé beaucoup de pellicules. Rio Helmi repense à ces images familiales avec nostalgie.

Le Bali d’aujourd’hui n’a évidemment plus rien à voir. Mais Rio Helmi ne regrette pas ces changements, « car on ne peut pas revenir en arrière ». Bali lui a toujours permis d’ «échapper un peu à la famille » de Jakarta et son histoire d’amour avec cette île en constante mutation ne s’est jamais démentie. Il déplore cependant la disparition des rizières, « vendues aux occidentaux pour y construire des villas » mais reconnaît que les Balinais eux-mêmes, avec la construction incessante de ces ruko (maison avec commerce) sont aussi responsables du désastre. « Il faudrait de l’intégrité pour préserver Bali, Bali c’est fragile », remarque-t-il.

Il pense à l’urgence de créer « un système qui permettrait à Bali d’évoluer en tenant compte de la donne sociale, écologique et économique » et met l’accent sur la nécessité de l’éducation, « un élément très important » pour avancer. Il évoque aussi la multitude de plans d’urbanisation «qui n’ont jamais servi à rien ». Rio Helmi n’est cependant pas spécialement engagé et affirme ne pas avoir de « démarche en ce sens ». Le père du photographe, politicien chevronné et compagnon de route du premier vice-président Mohammad Hatta n’a pas transmis à son fils la fibre politique… Rio Helmi a toutefois collaboré à des livres consacrés à la préservation de l’architecture ou de l’artisanat balinais.

Né dans une famille musulmane, mais converti au bouddhisme depuis longtemps, Rio Helmi a entrepris un travail photographique sur la renaissance de cette philosophie religieuse en Asie centrale. On peut déjà voir et acheter certains de ces clichés dans sa nouvelle galerie. Ses premiers pas en chambre noire, avec son parrain photographe amateur, reviennent comme un acte prémonitoire. C’est avec des clichés représentants « des réfugiés tibétains nouvellement arrivés en Suisse » qu’il s’est essayé pour la première fois aux développement et tirage.

Si embrasser une nouvelle religion n’a pas été sans poser quelques problèmes familiaux au début, ce n’est plus le cas aujourd’hui et Rio Helmi affirme même que certains membres de la famille « s’y mettent ». Et quand on lui demande s’il souhaite être encore photographe dans une autre vie, il répond qu’il espère avant tout se réincarner en « être humain ». La photo n’a qu’une importance relative et ne représente « qu’une partie du voyage de ma vie », précise-t-il. D’ailleurs il lui arrive souvent de remiser son appareil pendant plusieurs semaines…

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