Ces Kamoro qui ne paient pas de mine

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«Grâce à l’argent de la mine, je peux faire connaître ma culture, merci Freeport », martèle pour la troisième fois Yan Manaheripi, un des plus habiles sculpteurs de cette communauté d’artistes papous venue en septembre dernier à Bali. « Ils sont là pour faire connaître leurs culture et traditions », commente Kal Muller, organisateur de ce « festival » et inlassable intermédiaire entre la compagnie minière et les autochtones. Toutes les pièces exposées dans cette galerie d’Ubud sont à vendre aux touristes. Entre deux chants et danses ponctués de cris virils, qu’il mène lui-même juste couvert d’un pagne, Kal Muller fait signe à son équipe de sculpteurs en tenue chatoyante de se remettre au travail devant les visiteurs. Kal Muller est employé par Freeport depuis 14 ans et cela fait dix ans qu’il présente les Kamoro dans tout l’archipel, et parfois à l’étranger, pour qu’ils se fassent connaître. Yan Manaheripi confirme d’un hochement de tête. « C’est la troisième fois que je viens à Bali et je suis allé une fois en Hollande », explique-t-il.

Avec l’assurance que lui a donné toute une vie d’aventures à travers le monde, parmi les peuplades d’Afrique, d’Amérique centrale, d’Océanie et de l’archipel indonésien, Kal Muller explique que les Kamoro ont souvent été victimes de l’histoire. « D’abord de leurs féroces voisins Asmat, puis de l’administration coloniale hollandaise et enfin de la république indonésienne », précise-t-il. « Après l’arrivée des Hollandais en 1926, qui ne les ont pas estimés dignes du moindre intérêt, c’est l’église catholique qui s’est chargée de les christianiser et de gommer les caractéristiques de leurs coutumes », poursuit-il. Le regard des Indonésiens ordinaires qui les perçoit comme des « primitifs », a fini de saper leur identité dans un éternel complexe d’infériorité. « Ca commence néanmoins à changer, d’ailleurs, si l’Indonésie veut garder la Papua, ils vont devoir prêter plus d’attention aux Papous», poursuit ce journaliste, écrivain et photographe, auteur de nombreux ouvrages sur les peuples premiers et sur les contrées les plus extraordinaires de la planète.

Au centre de ce projet de « reconstruction culturelle » se trouve PT Freeport Indonesia, que Kal Muller qualifie lui-même avec ironie de « grand Satan », reprenant ainsi à son compte et avec humour une terminologie habituellement employée par les opposants de ce symbole de la toute puissance américaine. Si les Kamoro et leur environnement sont bien les victimes de ce projet minier titanesque, ils sont aussi les bénéficiaires des largesses de la multinationale qui l’exploite. Alors, un bien pour un mal ? Certain que l’argent est loin d’être la solution idéale pour réparer les dégâts causés, Kal Muller, qui a commencé sa carrière à Freeport en écrivant un livre sur l’histoire de la mine, a eu l’idée de ce projet de sauvegarde de l’art des Kamoro. « Au début, j’ai étudié pendant quatre ans les coutumes qui avaient survécu, j’ai notamment découvert que les cérémonies d’initiation existaient encore », explique ce diplômé en littérature française de l’Université d’Arizona.

S’étant forgé le goût à l’art primitif à travers ces pérégrinations autour de la planète, l’américano-hongrois s’est retrouvé fasciné par ces sculptures. Au centre de l’art Kamoro se trouve les fameux mbitoro, sorte de totems sculptés dans un tronc d’arbre sacré à l’occasion du décès de personnalités importantes. Un peu dans le même registre se trouvent les wemawe, ces représentations d’ancêtres accroupis, popularisées par les Asmat, sculptées dans un tronc de sagou. Les boucliers yamate sont parmi les pièces les plus créatives et les plus recherchées aujourd’hui, à cause notamment de la grande variété de formes qui leurs sont données. Plus anecdotiques sont les pekoro, ou bols et coupes de formes diverses et les otekapa, cannes de marche et créations récentes car à l’origine commandées par les missionnaires catholiques. Incontestablement, la palme de la création la plus spectaculaire revient aux masques d’esprits mbiikao qui peuvent recouvrir le corps entier. Enfin, les tambours eme en peau de lézards à la caisse finement sculptée et à la tonalité patiemment accordée sont également très populaires auprès des amateurs d’art papou.

Aujourd’hui, après une vie d’aventures aux quatre coins du globe, Kal Muller ne se voit pas retourner aux Etats-Unis. « Je resterai aux côtés des Kamoro jusqu’à la fin de mon existence » espère-t-il. L’aventurier et ses sculpteurs Kamoro sillonnent donc l’Indonésie depuis des années, lancés dans une folle quête de reconnaissance identitaire dans ce pays au demeurant si fier de sa diversité ethnique et culturelle. Damianus Samin, un autre sculpteur de l’équipe, qui espère que le dynamisme de « Tuan Kal » lui survivra pour le plus grand bien des Kamoro, regrette cependant le manque d’intérêt de ses concitoyens : « Lorsque nous allons à Jakarta présenter nos sculptures, tous les membres importants des communautés étrangères se pressent pour les découvrir, mais nous rencontrons rarement les responsables indonésiens ». Et de conclure : « Nous aimerions que le gouvernement développe le tourisme chez nous aussi. Lorsque nous voyons les Balinais, nous avons envie d’être comme eux, un pied dans la tradition, un pied dans la modernité ».

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