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L’éducation sexuelle, la grande absente des programmes indonésiens

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La fondation Bali Children’s Project, pilotée par l’Américaine Linda Venter, oeuvre depuis les années 90 à Bali pour sponsoriser la scolarité des enfants, jusqu’à 400 par an. Outre cette action de bienfaisance, elle mène aussi un important programme auprès des quelques 600 collèges et lycées balinais sur les questions de puberté, éducation sexuelle et système reproductif, drogues, HIV et discrimination depuis 2013. Rencontre avec l’animatrice de ce programme unique en Indonésie, Opy Sulaeman, ancienne infirmière militaire, devenue “sex education manager” à Bali. 

Bali-Gazette: Comment est née l’idée de ce programme unique en Indonésie?

Opy Sulaeman: Je suis infirmière de formation, j’ai travaillé dans une première ONG à Java où je m’occupais de drogue et de réhabilitation ; puis de 2005 à 2013, sur le SIDA. Malgré toutes les campagnes de sensibilisation menées depuis les années 80, le SIDA ne recule pas vraiment. A Bali actuellement, il y a entre 3 à 6 personnes qui contractent le HIV chaque jour et ce sont pour la grande majorité des hommes hétérosexuels. Au niveau mondial, on sait que les jeunes de 15 à 24 ans représentent 1/3 des 15-49 ans qui contractent le VIH chaque année, faute d’information. La solution, c’est vraiment l’éducation sexuelle mais ça reste tabou dans de nombreux pays dont l’Indonésie.

B-G: Vous a-t-on empêché de mettre au point votre programme? 

O.S: Pas du tout. Bien au contraire, j’ai des tas de lettres de recommandation du ministère de la Santé et de tous les politiques à tous les niveaux, il y a du soutien moral mais pas une roupie! Ils semblent avoir conscience que les discours moralisateurs sur la drogue et le SIDA ont peu de prise sur les adolescents mais le carcan moral du pays ne leur permet pas d’influer sur les programmes scolaires. C’est donc notre association grâce à ses donateurs privés qui finance intégralement ce programme pilote en Indonésie.

B-G: Et les directeurs d’école vous réservent aussi un bon accueil?

O.S: Oui bien sûr, aucun n’a jamais refusé d’autant que je joins à mon dossier toutes les lettres de recommandation du ministère, du gouverneur, du bupati, etc. Ils sont très contents, ils savent aussi que les adolescents se posent plein de questions sur la puberté et qu’aucun prof ne prend sur lui de devancer leur légitime questionnement. On met les directeurs à contribution, ils doivent dans un premier temps choisir 8 étudiants qui vont devenir co-animateurs avec moi  lors de cet atelier de 3 heures trente sur l’éducation sexuelle. 8 étudiants, choisis pour leur qualité relationnelle et pas en fonction de leur niveau de réussite scolaire, parce qu’il y a 8 thèmes principaux abordés, je vais les rencontrer trois fois de suite pour qu’on prépare ensemble leurs interventions.

B-G: Et vous trouvez facilement 8 étudiants qui vont parler facilement de puberté, drogue, HIV et système reproductif? 

O.S: Ce qui leur parle surtout, c’est la puberté, ils sont très curieux. Et les questions qu’ils se posent sur la puberté, c’est la meilleure porte d’entrée pour leur parler de tous les sujets qui concernent l’adolescence, un âge où on a envie de tout essayer et où on se croit immortel.

Le jour J, l’atelier commence par un discours du directeur de l’école puis on présente l’équipe des 8 co-animateurs et moi-même. On pose ensuite à l’assistance des questions sur tous ces sujets et on comprend tout de suite l’étendue de leur ignorance. On passe ensuite un film et un diaporama. Après, c’est là que ça commence vraiment pour l’assistance qu’on divise en groupes de 6 au maximum, ils doivent analyser des images et en tirer des conclusions. Ensuite, on fait intervenir les co-animateurs pour compléter l’information et bien vérifier qu’ils ont compris le sens du film qu’on leur a passé. C’est à ce moment-là en général qu’on a droit à toutes sortes de question sur la masturbation, l’onanisme et le sexe en général, c’est bien sûr ce qui les travaille le plus. Je saisis cette occasion pour sortir mon matériel, je leur montre le fonctionnement des organes génitaux puis je leur explique comment utiliser un préservatif masculin mais aussi féminin, vous imaginez bien sûr la crise de rires.

B-G: Et après les rires, le moment d’émotion?

O.S: oui, les jeunes découvrent qu’il y a parmi eux quelqu’un qui a contracté le VIH dès son plus jeune âge et qui leur raconte son histoire, c’est très émouvant.  Un beau moment d’autant que les porteurs de maladie sont très stigmatisés en Indonésie. Ca nous permet de parler de discrimination. Ensuite, on leur passe un film sur le SIDA, la drogue. Et on refait une nouvelle évaluation pour voir ce qu’ils en ont retenu. A la fin, on remet un certificat à tous les participants et les 8 co-animateurs ont droit à un diplôme. Ils deviennent “pendidik sebaya” (éducateur pour les pairs), c’est-à-dire qu’ils restent toute la durée de leur scolarité les référents pour toutes ces thématiques, c’est eux qui doivent continuer à transmettre la bonne parole à travers des clubs multi-activités sportives et sociales qu’on appelle KSPAN, toutes les écoles de Bali en ont. 

B-G: Vous êtes toute seule à mener ce programme, avez-vous réussi à visiter les 600 collèges et lycées de Bali depuis 2013? 

O.S: Chaque mois, je réussis à animer 5 à 7 ateliers de 3h30, j’essaie de grouper mes interventions d’autant que ça demande un gros travail en amont, ces derniers temps j’étais dans la région de Karangasem. Certains de mes jeunes co-animateurs devenus pendidik sebaya prennent l’initiative de retourner dans leur collège pour faire ce travail d’animation autour de la puberté à travers les clubs KSPAN, c’est une vraie réussite personnelle pour moi que ces jeunes prennent ce sujet tellement à coeur. J’ai écumé déjà plusieurs centaines d’établissements depuis mes débuts à raison d’une cinquantaine par an mais l’information circule aussi à travers les brochures que nous distribuons.

B-G: Est-ce que votre programme a des chances d’essaimer en dehors de Bali?

O.S: Il y a quelques programmes qui y ressemblent à Jakarta et un autre à Bandung mais qui ne concerne que le SIDA. Ailleurs à Java, c’est le grand désert, ainsi que dans le reste de l’Indonésie et c’est bien dommage parce que l’âge de la puberté avance, on le remarque partout dans le monde, sans doute à cause de la nourriture aux hormones et aussi du porno sur internet. C’est plus utile que jamais de mener ces programmes d’éducation sexuelle. 

B-G: Quel est le message le plus important que ces jeunes retiennent lors de vos ateliers? 

O.S: Plus que pour n’importe quelle autre matière, ils comprennent l’enjeu que revêt l’éducation avec un grand E parce que l’ignorance dans le domaine de l’éducation sexuelle peut conduire à la misère, à la maladie et à la mort. Ils savent qu’ils ont le choix de devenir des étudiants solides qui réussiront leur vie parce qu’ils ont su se protéger lors des relations intimes, ou bien rester dans l’ignorance et risquer des grossesses et des maladies sexuellement transmissibles avec toutes les conséquences sociales et familiales que ça peut avoir.

Propos recueillis par Socrate Georgiades

Bali Children’s Project
Jl. Penestanan, Sayan, Ubud, Bali

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