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Voyage au pays des centres commerciaux

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L’association indonésienne des managers de centres commerciaux en a comptabilisé 75 l’année dernière dans l’agglomération de Jakarta, « Jabodetabek » (acronyme pour Jakarta-Bogor-Depok-Tangerang-Bekasi).
Yayat Supriatna, expert en planification urbaine à l’université Trisakti, évalue leur nombre à 130. Les malls sont tellement nombreux dans la capitale indonésienne qu’on n’arrive pas à véritablement à savoir combien ils sont. Mais cette concentration fait de Jakarta, au même titre que New Delhi, la métropole ayant la plus forte densité de centres commerciaux
au monde. Cette omniprésence est-elle justifiée ?

Historiquement, Jakarta s’est certes développé comme un centre marchand. Au 17ème siècle, c’est ici que les clous de girofle produit aux Moluques et alentours étaient envoyés afin d’en effectuer le commerce. La ville a ensuite continué à développer cette image de centre commercial par le commerce et « l’exportation » des récoltes vers tout l’archipel. Pendant la période coloniale, de nombreux marchés ont été développés
dans et aux alentours de la ville par des Chinois et fonctionnaient à tour de rôle, un jour par semaine. De nombreux quartiers tirent d’ailleurs leur nom de ces marchés (Pasar Minggu, Pasar Senen, Pasar
Rebo, Pasar Malam…).

Aujourd’hui, Jakarta reste un paradis commercial. Chaque district de la ville a son ou ses malls. Chacun avec sa spécialité ou sa réputation. Mais ce développement effréné n’est pas sans conséquence. Il y a quelques semaines, la police de Jakarta a rendu public un rapport estimant que
quatre centres commerciaux situés au coeur de la ville étaient la cause
principale des énormes embouteillages situés dans leur périphérie. Les longues files de véhicules s’y rendant provoquent directement des ralentissements sur plusieurs grands axes de la capitale, créant
une congestion dont Jakarta a le secret, principalement aux heures de pointe. Cela n’empêche pas le développement continu des malls. Dans le quartier de Pondok Indah, au sud de Jakarta, déjà fortement embouteillé, un promoteur est en train de construire ce qui sera le plus grand centre commercial de la ville. Aucun plan en revanche pour en permettre un accès
facilité, avec le développement d’un réseau de transport ou l’aménagement de routes ou voies d’accès supplémentaires.

En tant que source directe d’embouteillages, les malls contribuent aussi directement à la pollution atmosphérique. Leur immense consommation d’énergie (pour l’éclairage ou l’air conditionné) en fait des établissements très pollueurs. Ils ont aussi un rôle direct dans l’affaissement de
la ville. En effet Jakarta, qui est déjà située en dessous du niveau de la mer, continue à s’enfoncer au risque de voir l’eau de mer peu à peu envahir la ville. A cause de leur grande consommation d’eau, qu’il faut
aller chercher de plus en plus profond, et de leur poids, ces malls sont des acteurs majeurs de cette situation.

Néanmoins, cette poussée permanente de centres commerciaux ne serait possible sans l’accord de l’administration locale de Jakarta, responsable de l’aménagement de son territoire et de la délivrance des permis de construire. La situation est telle qu’il est difficile de croire que l’administration n’a pas d’intérêt financier direct à observer l’érection de
ces montagnes de béton et de verre. Le dernier exemple en date est celui de la friche de Taman Ria. Cet endroit de onze hectares dont la moitié est occupée par un lac et situé en plein centre de Jakarta, dans le quartier de Senayan, a longtemps accueilli un parc d’attraction. L’endroit a plus ou moins été laissé à l’abandon après 1997 et la crise financière asiatique.
Récemment, un promoteur a annoncé y avoir commencé la construction d’un nouveau centre commercial, alors que deux des plus grands malls de Jakarta se situent déjà dans le même quartier. Cela aurait évidemment été impossible sans autorisation administrative. Devant la réaction incrédule puis exaspérée d’une partie de la population, le parlement
indonésien, d’ailleurs voisin du site de Taman Ria, a ordonné la suspension de cette construction et annoncé sa transformation en un espace vert public. Cette initiative, si elle est véritablement menée à son terme (il est légitime d’avoir une confiance toute mesurée dans les propos
parlementaires, encore davantage quand il s’agit d’un site jouxtant le parlement) pourrait offrir aux Jakartanais le grand parc dont ils ont besoin. Moins de 10% de la capitale sont actuellement réservés aux espaces verts, et l’existence d’un endroit familial en plein air et en plein
coeur de la ville pourrait certainement détourner ses habitants des… centres commerciaux.

C’est un des paradoxes de la situation actuelle : c’est en partie l’absence
d’alternative qui engendre cet engouement de la population pour les malls. Dans une ville sans espaces verts, ils représentent un lieu de rendez-vous et de promenade ; dans une ville ou la chaleur tropicale
associée à la pollution peuvent rendre l’air très lourd, ils représentent un havre d’air frais ; dans une ville encombrée d’un trafic automobile incroyable, ils représentent la proximité de tous les services, leur concentration en un unique endroit. Et comme ces malls sont de plus en plus adossés à des immeubles d’habitation, il est désormais possible d’y passer sa vie. Ils rythment véritablement la vie d’une part importante des Jakartanais.

Certains habitants ont toutefois décidé de s’opposer à ce style de vie. L’année dernière, ils ont créé le mouvement « Wiken tanpa ke mal » ou « weekend sans centre commercial ». Cela leur a permis de visiter le zoo de Ragunan, des vieux quartiers de Jakarta ou plusieurs musées de la ville. Ceux-là ne s’y rendent plus qu’en cas de nécessité. Grace à un peu d’imagination et de bonne volonté, ils assurent même ne pas le regretter.

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