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Vitrine sur l’art de l’Indonésie avec Komang Ary

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C’est à l’âge de 24 ans que ce marchand d’art balinais ouvre les portes de sa galerie. Alors qu’à l’université, il jouait aux côtés des membres du groupe punk « Superman is dead », il se confronte désormais à la réalité des affaires. Il pointe du doigt le fait que l’art indonésien n’est pas apprécié à sa juste valeur dans son propre pays. En effet, les objets d’antiquité sont pour lui largement sous-évalués, alors que d’autres œuvres affichent des montants alarmants de par la simple signature d’un artiste célèbre. D’après lui, les Indonésiens ne portent donc pas suffisamment leur art, en particulier les autorités publiques qui se caractérisent par leur inertie manifeste en matière de protection du patrimoine national. Ce sont davantage les étrangers qui prennent conscience de la richesse culturelle du pays. A titre d’exemple, ce passionné affirme que le Bali Museum de Denpasar n’est pas doté des standards attendus dans un musée. « Les services d’entretien sont quasiment inexistants et aucun système d’aération n’a été mis en place, ce qui semble pourtant indispensable dans un environnement au taux d’humidité si élevé. » Ironiquement, il reconnaît que le musée le mieux entretenu de l’île serait le Museum Pasifika de Nusa Dua, tenu par le Français Philippe Augier (cf. La Gazette de Bali n°58 – mars 2010).

Mais qu’en est-il du comportement et de l’opinion des Balinais à l’égard de la préservation du patrimoine de l’île ? Il semblerait que ces derniers n’aient pas la même conception de l’art que les collectionneurs. En effet, des pièces magnifiques appartiennent au domaine de la religion. Alors que les Balinais les perçoivent comme des instruments créés pour orner les temples et satisfaire les dieux, les marchands d’art y voient là un héritage culturel à préserver. Par exemple, ce jeune galeriste explique que dans certains villages, « lorsque les hindouistes souhaitent remplacer une pièce dans un temple ou dans un lieu sacré, ils pratiquent la cérémonie appelée Prelina. Elle consiste à neutraliser le pouvoir qui réside dans la statue pour le transférer dans celle qui va la remplacer. A la suite de ce rituel, l’ancienne effigie est désacralisée et est généralement brûlée ou jetée dans la mer. » Vendre des objets d’art présents dans les temples est donc parfois très mal perçu. En amoureux de l’art indonésien, Komang Ary y voit là une « culture du suicide. Au lieu de préservation, il y a destruction ! ». Alors que les marchands d’art font absolument tout pour sauvegarder les moindres pièces de collection, les villageois préfèrent se débarrasser des statuettes pour éviter que des phénomènes obscurs ne surviennent dans leur banjar et que les dieux se détournent de leur communauté.

En conséquence, bien que développé, le marché de l’art n’est pas totalement accepté sur l’île. Il est donc important de respecter certains procédés dans les affaires. Ce collectionneur d’art balinais affirme qu’« il est tout à fait possible d’acquérir des pièces sacrées à partir du moment où elles n’ont pas été volées, où la provenance est claire et que la transaction se fait dans le respect des traditions et de la population. » Par exemple, lorsque lui-même se rend dans les villages, il négocie au préalable le prix des pièces qu’il désire acheter avec les prêtres. Puis ces derniers se réunissent aux côtés des leaders du banjar pour en discuter. A la suite de cette réunion coutumière, ils annoncent enfin aux villageois qu’ils vont vendre telle pièce et à tel prix. Komang Ary souligne ici qu’il est primordial que les échanges se fassent clairement, avec des contrats et en toute transparence pour éviter des scandales, à l’image de celui qui a éclaté il y a deux ans autour d’effigies volées. Cela ne ferait que nuire à sa réputation, et donc in fine à son business tout entier. Aussi, la loi indonésienne interdit formellement la vente des œuvres protégées par l’UNESCO. Une fois encore, le sujet est très discuté puisque plusieurs affaires démontrent le contraire. A titre d’exemple, la célèbre société londonienne Christie’s a vendu aux enchères une statue provenant tout droit du site protégé de Borobudur, au centre de Java. Enfin, un problème récurrent auquel se heurte le marché de l’art est celui de l’authenticité des pièces de collection. Nombreux sont les témoignages d’Occidentaux qui achètent pour des millions et se retrouvent finalement avec 60% de « faux » dans leur collection ! Même cet expert en la matière avoue s’être laissé berner lorsqu’il commençait, dépensant pour 12 millions de roupies de pièces non authentiques. Il les a toutes revendues au prix « souvenir » dans ses petites boutiques.

A présent, il est loin du simple collectionneur des débuts et assure être reconnu parmi les marchands d’art d’Indonésie et du monde entier. Néanmoins, le business aurait quelque peu ralenti depuis la crise économique que connaît actuellement l’Europe. Ses meilleurs acheteurs sont en effet des collectionneurs venus de Chine, de Hong Kong ou de Jakarta. Parmi ses clients, il compte beaucoup de banquiers, d’hommes d’affaires et même quelques célébrités. Komang Ary précise qu’il vend exclusivement de l’art tribal indonésien. Ainsi, il déniche ses pièces de collections directement dans les villages à Bali, ou à l’aide de correspondants dans le reste de l’Indonésie. Il fait également affaire avec des marchands d’art européens et américains. Dernièrement, il a acquis des pièces de la collection privée du Hollandais Fred ten Houten. Ce sont des bouchons en bois de petites fioles utilisées par la médecine chamanique datant du 19ème siècle. Il explique que le prix d’un objet d’art dépend de plusieurs critères : la date, sa rareté, son usage et les matériaux utilisés. Il fait d’ailleurs la confidence que sa vente la plus chère s’élève à 30 000 euros, ce qui selon lui est relativement peu. Sa propre collection va du 15ème siècle, avec une grosse statue dénichée dans l’arrière-cour d’une maison d’un petit village de Java, aux années 1950, c’est-à-dire la période art déco, avec une statue de l’artiste indonésien Ida Njana dont les œuvres difficilement trouvables s’élèvent parfois autour des 10 000 euros.

Komang Ary fait donc beaucoup affaire avec de grands collectionneurs étrangers. Or, vendre des pièces rares à ces derniers s’apparente pour certains à une véritable fuite de la richesse nationale. Comment réussir à préserver l’héritage culturel du pays quand celui-ci s’échappe continuellement des frontières ? L’Indonésie réclamera-t-elle le retour de ses œuvres au pays dans le
futur ? Ce jeune marchand d’art pense néanmoins que le développement des collections privées est une donnée positive. Elles représentent pour lui « la meilleure solution dans la pire des situations car au moins, il y a préservation ». Il poursuit en déclarant qu’« il ne faut pas s’étonner que les œuvres des siècles derniers s’envolent vers d’autres nations, elles ne sont pas assez aimées dans leur propre pays. » Il souligne tout de même que l’Indonésie a le potentiel de devenir un grand pays de collectionneurs, à l’image de la Chine. Il ose espérer qu’un réel engouement pour l’art va naître et ne souhaite pas assister à une continuelle compétition de richesses entre collectionneurs de luxe. Pour autant, ce féru d’art rêve aussi qu’un jour un grand musée avec de vrais standards ouvre ses portes à Bali. « Je n’hésiterai pas un seul instant à faire une donation et céder une partie de ma collection privée ».

« Komang Ary gallery »,
Jl. AA Gede Rai Lodtunduh village à Ubud, près du balai banjar Abiansemal. Tél. (0361) 981619 –
Courriel : [ ia@komangary.com-> ia@komangary.com].

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