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Violences religieuses: l’Indonésie dans l’impasse

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Le 6 février dernier à Cikeusik, dans la province de Banten, un millier de personnes attaquent la maison d’un membre de la minorité Ahmadiyah où certains d’entre eux se sont regroupés. Ce n’est pas la première fois que cette minorité, considérée comme hérétique parce qu’elle reconnait un autre que Mahomet comme le dernier prophète, est prise pour cible. Mais ce qui choque est l’incroyable brutalité avec laquelle cette attaque a eu lieu. Des images rendues publiques sur You Tube montrent des assaillants rouant de coups et écrasant à coups de pierre un homme déjà mort en criant « Allahu akbar ! » (Dieu est grand) en présence de la police.

Deux jours plus tard, dans la ville de Temanggung dans le centre de Java, des émeutiers détruisent deux églises et une école après l’énoncé d’un verdict condamnant un chrétien à cinq ans de prison pour blasphème contre l’islam et le catholicisme, pourtant la peine maximale encourue. Le dernier jour du procès avait attiré des milliers de musulmans pour qui, semble-t-il, toute autre décision que la peine de mort aurait été décevante. Quelques jours plus tard, c’est une école chiite dans une Indonésie à majorité sunnite qui sera prise pour cible.

Les attaques sur les églises se sont multipliées ces derniers mois. De la même manière, la minorité Ahmadiyah, qui compte quelques 300 000 adeptes en Indonésie, est prise pour cible depuis des années. Ces actes confirment une étude récente sur la très perceptible montée de l’intolérance de la part de la majorité musulmane indonésienne.

Le gouvernement indonésien, et particulièrement son ministre des Affaires religieuses Suryadharma Ali, sont en grande partie responsables de cette dangereuse évolution. En affirmant au mois d’août dernier qu’il espérait pouvoir bannir complètement la minorité Ahmadiyah, ce dernier a en quelque sorte donné carte blanche aux radicaux pour les attaquer et à la police pour ne pas intervenir. Auparavant, en 2008, un décret ministériel avait interdit à cette même minorité de prêcher ses croyances. Pour reprendre une expression utilisée très récemment par le directeur de « Transparency International Indonesia », Todung Mulya Lubis, nous avons donc en quelque sorte affaire à une « violence sponsorisée par le gouvernement. » De fait, d’après des données rendues publiques par « Human Right Watch », les attaques sur la minorité Ahmadiyah ont augmenté de 30% par an depuis l’émission du décret. En 2010, pas moins de cinquante attaques sur cette minorité ont été répertoriées. En février 2008, une vidéo avait circulé montrant Ahmad Sobri Lubis, un responsable du Front de Défense de l’Islam (FPI), demandant au cours d’une prière aux centaines de personnes l’écoutant de tuer les membres de la minorité Ahmadiyah sans se soucier des conséquences. Il n’a jamais été inquiété pour ces propos.
Deux problèmes émergent clairement de ces différents événements. Tout d’abord l’incapacité, ou plus probablement l’absence de volonté, de la police de s’opposer à ces bandes destructrices, notamment quand elles utilisent la religion pour justifier leurs actes. Le second problème réside dans le déni continu du gouvernement face au problème grandissant de la liberté religieuse dans l’archipel. Toutes les minorités religieuses doivent pourtant faire face à des menaces récurrentes pour exercer leur foi face à l’intolérance grandissante des musulmans. Chacune des attaques sur la minorité Ahmadiyah n’a jamais été considérée autrement que comme un acte isolé. Et après la folie dévastatrice qui a suivi le verdict du procès de Temanggung, le chef de la police n’a rien trouvé de mieux à dire que ces événements « n’avaient rien à voir avec la religion. » Les racines du problème, à savoir les difficultés qu’ont les chrétiens pour construire leurs églises ou des « Ahmadiyah » pour pratiquer leur religion, n’ont jamais été résolues, ni même abordées.

S’il existe un motif d’espoir, c’est que les dernières tragédies en date ont enfin incité un grand nombre de musulmans indonésiens à condamner cette violence pratiquée au nom de leur foi. Leur silence auparavant pouvait être perçu comme de la complicité. Le président Yudhoyono lui-même est allé plus loin que sa traditionnelle demande d’arrêter les auteurs de ces actes. Il a ainsi demandé a ce que les groupes incitant à cette violence et délivrant des messages haineux soient purement interdits. Sans reconnaitre les problèmes de liberté religieuse, il a cependant été plus loin qu’à son habitude.
Néanmoins le Front de Défense de l’Islam (FPI), dans cet élan rhétorique qui le caractérise et qui permet de se demander qui tient véritablement les rênes de ce pays, a promis sa fin au président s’il venait à interdire son organisation. Dans la même veine, ces islamistes ont même lancé un ultimatum au président. Si la minorité Ahmadiyah n’est pas dissoute et interdite avant le premier mars, ont-ils annoncé, ils entameront une révolution, surfant sur les événements actuels dans le monde arabe. Autre signe que cette haine ne trouve plus aucune raison de se cacher : Nurdiati Akma, une ex-parlementaire de l’encadrement du Parti du Mandat National (PAN), qui est pourtant une force de la coalition gouvernementale, a affirmé que les enseignements de la minorité Ahmadiyah allant à l’encontre de la pureté de l’islam, il était dès lors autorisé de répandre le sang de leurs membres. Pour répondre à ces menaces, le ministre de l’Intérieur Gamawan Fauzi n’a rien trouvé de mieux que de rencontrer les responsables du FPI pour entendre leur suggestions quant au règlement du problème. Il a qualifié la rencontre de « chaude et amicale. » La liberté religieuse ressemble de plus en plus à un concept en perdition dans ce pays qui a pourtant longtemps joué le rôle de modèle.

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