Vers une nouvelle capitale à Kalimantan ?

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L’idée n’est pas nouvelle. Elle avait même déjà été évoquée par Jokowi lui-même au cours de son premier mandat. Mais le président a surpris puisqu’il s’agit du premier sujet qu’il a abordé après l’annonce de sa réélection. Le gouvernement annonce désormais des dates. Le centre politique indonésien va-t-il être déplacé de Jakarta et hors de Java ?

L’idée fut complètement absente de la récente campagne présidentielle. Elle a donc étonné tout le monde quand le président tout juste réélu (même si les recours du mauvais perdant Prabowo sont en cours de jugement) l’a réaffirmé : il souhaite déplacer le centre administratif et politique du pays en dehors de Jakarta. Un conseil des ministres a été organisé pour discuter la chose, et Jokowi s’est même rendu -dans la foulée- à Kalimantan pour y observer plusieurs emplacements potentiels de cette nouvelle capitale.

Soyons honnêtes : jusqu’à maintenant, ni les Indonésiens ni les observateurs n’y croient vraiment. Le projet est un peu le marronnier de la politique indonésienne. Déjà Sukarno, le père de l’indépendance, en avait soumis l’idée. Ses raisons étaient alors plutôt ésotériques. Mais à la fin des années 50, la ville de Palangkaraya, dans le centre de Kalimantan, avait été construite dans cette optique. Le choix s’y était supposément porté parce que l’endroit est le centre géographique de l’archipel.

Depuis, plusieurs présidents ont remis le sujet sur le tapis, sans matérialisation aucune. Jokowi s’en est emparé pour la première fois en 2015, puis encore en 2017 après une visite à Palangkaraya. Et désormais, à l’orée de son second et dernier mandat. Mais voici en plus que son ministre de la planification et du développement national, Bambang Brodjonegoro, y ajoute maintenant des dates. L’annonce de la finalisation des plans et de l’emplacement (pour lequel le président a plusieurs fois laissé entendre qu’il s’agirait de Kalimantan, avec Balikpapan et de nouveau Palangkaraya parmi les destinations possibles) aura lieu cette année. La construction des infrastructures sur le site choisi commencerait entre 2021 et 2023 pour un début de la migration du pouvoir en 2024.

Les raisons principales de cette volonté récurrente de déplacer la capitale en dehors de Jakarta sont connues. La mégacité de 10 millions d’habitants,
30 millions avec sa conurbation, n’est pas seulement assiégée par une confluence de maux modernes (incluant la pollution, la surpopulation et un trafic routier qui donne des tendances suicidaires), elle est aussi une des capitales qui coulent le plus rapidement au monde. On parle de 10 à 12 centimètres par an en certains endroits, ce qui devrait conduire à mettre une partie du nord de la ville sous les eaux dès 2025.

Si le plan se concrétise, l’Indonésie rejoindrait une longue liste de pays ayant changé de capitales, souvent en construisant des villes entièrement sorties de terre, du Nigeria au Brésil, en passant par le Myanmar et l’Australie. L’Egypte est aussi actuellement dans le processus d’en construire une nouvelle (pour l’instant sans nom) dans le désert, pour remplacer Le Caire.

A Jakarta, les urbanistes semblent partagés entre colère et dérision. « On ne résout pas un problème en le déplaçant, explique Elisa Sutanudjaja, directrice du Centre Rujak pour les études urbaines. Jakarta ressemble beaucoup au Tokyo des années 60, avec l’effondrement des sols, les inondations, les catastrophes naturelles et la surpopulation. Si vous voulez vraiment résoudre le problème vous devez le prendre à bras le corps, pas simplement le déplacer ».

Le président répond en affirmant que la Malaisie, le Brésil, la Corée du Sud ou le Kazakhstan ont tous réussi le déplacement de leur capitale. Donc pourquoi pas l’Indonésie ?

Outre les raisons des problèmes internes à Jakarta, une autre motivation du président réside dans sa volonté de déplacement des centres du développement économique. Les pouvoirs politiques et économiques ont été -depuis très longtemps- concentrés sur Java, l’ile la plus peuplée au monde, et particulièrement à Jakarta. En 2010 par exemple, 70% de l’argent circulant dans le pays et des transactions financières s’effectuaient à Jakarta. Presque dix ans plus tard, et malgré des politiques facilitant la redistribution des richesses comme les dotations aux villages, ce chiffre est encore de 60%. Le président souhaite donc mettre l’accent sur le développement des régions, afin d’alimenter la croissance de l’est de l’archipel.

Mais là encore, les réactions sont au mieux sceptiques. Hendro Sangkoyo (co-fondateur de l’Ecole de l’économie démocratique) explique que le développement sans entrave et inéquitable qui a fait de Jakarta ce monstre de ville pourrait aussi détruire Kalimantan. Depuis des décennies, cette région a souffert des conséquences négatives des industries d’extraction de l’or, du charbon, du pétrole et du gaz, ainsi que de l’exploitation du bois et plus récemment des cultures de palmiers à huile. « L’idée même de mettre tous les processus politiques les plus importants dans une région qui est déjà au cœur d’une crise écologique est absurde,
affirme-t-il. C’est comme déplacer Canberra dans le centre de l’Australie, en plein milieu du désert ».
Des lors, certains se demandent si le projet n’est pas tout simplement davantage tourné vers la création de nouvelles opportunités de business pour l’oligarchie indonésienne que vers la construction d’une capitale fonctionnelle. Quoi qu’il en soit, les Indonésiens ne semblent pour l’instant pas accorder d’attention particulière à ce projet récurrent. Ils attendent du concret.

Le fait que le projet ait été mis et remis sur la table régulièrement depuis plus de 60 ans prouve qu’il n’est pas illogique. C’est une vérité que la situation à Jakarta ne peut être laissée telle qu’elle se développe actuellement.

Mais pour que les Indonésiens accordent du crédit et soutiennent l’initiative, il faudra leur présenter un plan clair et définitif. Tous les énormes projets d’infrastructure doivent faire face à des réticences, partout dans le monde. Mais en Indonésie, avec sa corruption endémique, ses problèmes d’acquisition de terrains et ses difficultés de planification à long terme, la route vers la concrétisation d’un tel projet semble pavée d’embûches.

Jean-Baptiste Chauvin

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