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Vaches balinaises : Une histoire de la domestication

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Dans la semaine où j’ai emménagé dans ma maison près de Sukawati, j’ai soudainement entendu un cri lourd et plaintif comme je n’en avais jamais entendu auparavant. Cela venait d’une vache solitaire qui était attachée sous un corossolier sur un côté du chemin menant chez moi. J’avais remarqué cette vache non pas seulement parce qu’elle constituait un joli spécimen de vache balinaise, mais aussi pour son veau qui, contrairement à elle, pouvait gambader librement dans le champ. A cette occasion, la maman vache beuglait le plus triste des sons et il devint clair que le petit avait disparu. J’en parlais à Pak Dewa, le fermier dont les seuls biens au monde, à l’exception de cette minuscule rizière, semblaient être cette vache et son rejeton. Il avait peur que le veau soit tombé dans un ravin et il était clairement dans le même état de stress que la mère du petit bovin.

Je réfléchissais à la particularité du bétail à Bali et à l’ancien héritage de domestication qui les lie aux humains. Il y a peut-être un million d’années, lorsque se produisit un autre changement spectaculaire du climat mondial, nos ancêtres primates descendirent des arbres dans ces plaines qui étaient riches de nombreuse espèces à sabots. Abandonnant leur régime précédent de fruits et de feuilles mélangés à quelques insectes, les estomacs de ces proto-humains ne pouvaient digérer les herbes épaisses et ils ont commencé à prendre goût à la viande. L’amélioration de leur comportement social leur permit de chasser des animaux plus gros, affinant peu à peu leurs techniques avec l’utilisation de lances et autres armes de chasse.

Il y a plusieurs milliers d’années, le banteng (bos javanicus), un ongulé sauvage d’Asie du Sud-est et un parent des aurochs sauvages, fut choisi par ces chasseurs-cueilleurs comme un candidat possible à la domestication. Il rejoignit les porcs, chèvres et poulets qui avaient été domestiqués de l’état sauvage il y a 7000 à 9000 ans. Cette sélection de bêtes qui pouvaient être facilement capturées et élevées jusqu’à temps qu’elles ne s’enfuissent plus, produisaient assez de viande pour que cela soit valable de les garder, fusse-t-il pendant des milliers d’années. Le bétail de Bali, hybridé entre le banteng sauvage et d’autres espèces de vaches, existe encore aujourd’hui.

Les banteng, (ou tembadau, ou Scrub Bull en Australie), de qui le bétail balinais descend, ont été domestiqués partout dans le Sud-est asiatique. Une vingtaine d’entre eux ont été introduits en Australie du nord en 1849 où ils ont développé de stables populations sauvages. Ils sont plus petits en taille et poids que le spécimen sauvage à cause de la consanguinité et sont sexuellement différenciés, les males étant noirs et les femelles marron. Les deux portent des « chaussettes blanches », ont une croupe blanche et des taches blanches autours des yeux. Les banteng sont de taille similaire aux autres bovidés domestiques et pèsent jusqu’à 900 kg, mais semblent plus fins en apparence que les autres espèces. Les cornes des femelles sont courtes et très courbées, pointant à l’intérieur au bout alors que celles des males pointent vers le haut, poussant jusqu’à 60 à 75 cm de long. Les banteng sauvages vivent en troupeaux de deux à 30 individus et sont actifs la nuit comme le jour, se nourrissant d’herbes, de bambous, de fruits, de feuilles et de branches.

Les espèces sauvages survivent à Java en petit nombre alors qu’il n’y en a plus à Bali. On peut les voir dans le parc national d’Ujung Kulon à Java-Ouest et dans le parc national de Baluran. De petites populations vivent également le long de la côte sud de Java, les plus près de Bali se trouvent dans le parc national d’Alas Purwo. Cependant, la chasse, la perte de leur habitat, leur prédation par les chiens sauvages et leur fragilité face aux infections et maladies du bétail domestiqué ont durement réduit leur nombre. Leur hybridation avec le bétail domestique a également joué dans leur diminution, comme cela s’est produit avec la pintade de jungle sauvage qui a donné le poulet. Par ailleurs, les cendres volcaniques étouffent la végétation et polluent les ressources d’eau donc beaucoup de populations de banteng ont aussi disparu à cause de famines. Et puis, leurs cornes sont collectées et vendues comme trophées. Et bien qu’il y ait eu un million et demi de ces vaches balinaises sur notre planète, il n’en reste plus que 5000 à 6000 à l’état sauvage. Le banteng sauvage est d’ailleurs considéré comme une espèce en danger et est protégé internationalement.

La religion hindoue interdit de manger de la viande de bœuf et certains disent que le lait du bétail de Bali est impropre à la consommation par les humains (il y a bien aussi une allergie au lactose courante chez les Malais qui les empêche de digérer le lait de vache). Une partie du bétail à Bali est toutefois abattue pour sa viande, indiquant une différence majeure entre l’hindouisme de Bali et celui d’Inde. Le bétail est enfin utilisé pour différents travaux comme bête de somme, leurs bouses fertilisent les champs et, à la saison sèche, servent de combustibles pour la cuisine.

Sur la question de la consommation de la viande, rappelons que nous sommes, après tout, conçus comme des omnivores. Et à part quelques tabous religieux qui interdisent à certains de manger de la viande, un régime de fruits et de légumes n’est rien d’autre qu’une nécessité forcée pour des millions de pauvres qui ne peuvent s’offrir de la viande. Paradoxalement, être végétarien est devenu à la mode parmi les Occidentaux qui ont pourtant les moyens de consommer de la viande. J’ai souvent été témoin de leur frustration lorsqu’ils vont de restaurant en restaurant, étonnés de constater qu’il y ait si peu de plats végétariens au menu ! Et une fois qu’ils ont trouvé un resto végétarien ou vegan, ils n’hésitent pas à se faire extorquer des sommes considérables pour avoir le « privilège » de se nourrir d’un bol de feuilles, de noix et de fruits ! Je comprends bien qu’être végétarien pour un citoyen d’un pays développé peut être une tentative de contrecarrer la transformation des forêts transformées en terre d’élevage, mais n’est-ce pas encore fois une histoire de « trop peu, trop tard » ?

Il y a une fin heureuse à mon histoire de veau égaré. Deux jours après sa disparition, il a soudain réapparu, s’extirpant de l’épais sous-bois en sautillant et bêlant plus comme une chèvre que beuglant comme une vache ! Sa mère aussi se mit à l’appeler d’un long et fort soupir en le voyant. Le large sourire du fermier lui revint lorsqu’il attacha le jeune qui se mit aussitôt à téter furieusement les mamelles de sa mère. Aujourd’hui, vache et veau ne sont plus, vendus par le pauvre fermier comme ses seuls et uniques biens à part sa rizière. Et je prédis que ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’il ne vende cette dernière à des promoteurs immobiliers. Eh oui, la vie est dure pour les paysans à Bali !

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