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Un sculpteur à l’énergie inoxydable

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Pour ce Batak d’origine, né à Braunschweig, en République Fédérale d’Allemagne, la percée de la Chine sur la scène mondiale de l’art contemporain est un signe qui ne trompe pas. « Je suis fasciné par ce phénomène », explique-t-il avec le regard malicieux qui le caractérise et qui ne le quittera pas de tout l’entretien. D’ailleurs, la Chine, il connaît, il y a déjà exposé à plusieurs reprises, à Pékin et à Shanghai, et va y retourner cette année pour une exposition majeure qui se tiendra pendant les Jeux olympiques. « Il se passe quelque chose en Asie, en Chine, en Inde, mais aussi en Asie du Sud-est », poursuit cet artiste à l’énergie débordante qui ne peut rester assis sur sa chaise plus de deux minutes. Le voilà soudainement en train de connecter son mac à l’Internet pour corroborer ses dires. Le site de Christie’s a une section Asie du Sud-est en plein boum et il tient à nous la détailler. « Cet essor va de pair avec la croissance économique », reconnaît-il avec bon sens. Si les artistes pullulent en Chine, « c’est parce que le marché est là-bas », ajoute-t-il avant de sortir un ouvrage consacré à un de ses peintres préférés : Zhang Xiaogang.

Pintor Sirait a passé la moitié de sa vie en dehors d’Indonésie. Outre l’Allemagne, il a également vécu et travaillé en France, en Corée du Sud et surtout aux Etats-Unis où il a séjourné une vingtaine d’années. Il y a étudié l’ingénierie minière, envoyé par l’Indonésie, pendant ses jeunes années. « J’étais un bon mécanicien et cela m’aide aujourd’hui dans mon travail d’artiste », explique-t-il. Pintor Sirait travaille généralement des pièces aux volumes conséquents, voire imposants, comme lorsqu’il s’agit de commandes pour des municipalités ou des entreprises, et il doit manier constamment des plaques d’acier inoxydable. Ses débuts américains l’on vu se tourner vers un travail plutôt abstrait, de taille plus modeste, aux formes fines et déliées en métaux peints, qui ne sont pas sans évoquer les thèmes graphiques de Miro. Les séries suivantes, qu’il catalogue lui-même comme sa 2ème période sur son site Internet, montre des volumes déjà plus importants, avec quelquefois un travail sur la rouille et des motifs répétées comme les pièces visibles au Ministère des Affaires étrangères de Singapour.

Revenu au pays en 1995, parce que « lassé d’être pris pour un Américain d’origine asiatique et non pour un Indonésien », Pintor Sirait s’est établi à Bali. En quête de sens sur son identité et ses origines, il a tout d’abord orienté son travail vers une recherche esthétique autour du thème du double hélix, un motif que l’on trouve traditionnellement dans les batiks de Java-centre. La pièce que l’on peut voir accrochée depuis 1997 dans le hall d’entrée de la Deutsch Bank à Jakarta illustre parfaitement cette 3ème période de l’artiste. Incidemment, les émeutes de 1997-98, entraînant la chute de Suharto et, en 2001, les attaques terroristes aux Etats-Unis, ont changé sa démarche.
« Lorsque les étudiants étaient dans la rue et qu’il y avait toutes ces violences, je n’arrivais plus à dormir », se souvient-il. Fin de sa période abstraite et début du travail qui caractérise aujourd’hui Pintor Sirait comme un sculpteur essentiel de notre époque.

Certains d’entre vous ont peut-être vu cette F1 grandeur nature en inox, parée de sponsors comme « Paranoïa », « Love-Hate » lors de l’exposition intitulée « Fetish » à la galerie Biasa de Seminyak en août dernier (cf. La Gazette de Bali n°27 – août 2007). L’avant du monstre était recouvert d’une feuille de tôle déchirée au P38 par l’artiste. L’engin a été adjugé à près de 80 000 dollars américains lors d’une récente vente à Singapour. « Je hais la F1, je hais aussi les armes. Est-ce qu’en faisant cela, je participe à toute cette violence, à tout ce mercantilisme, je ne sais pas », confie Pintor Sirait sur son travail récent. Depuis le 9/11, qui l’a laissé « abasourdi » pendant presqu’un an, Pintor Sirait a laissé tomber l’abstrait pour le figuratif. L’omniprésence de la violence et du sexe dans ses dernières oeuvres expose la vulgarité de notre monde. Cette F1 nommée « Desire » vient d’être déclinée en une série de huit modèles à des échelles différentes. Empreinte de rouge à lèvres, talon aiguille « en feu », silhouette de femme érotisée, homme armé de pistolet, plaque de tôle déchirée au M16 et voiture symbole du consumérisme et de l’obsession de la vitesse, tels sont désormais les icones maniées sur des plaques d’acier inoxydable par Pintor Sirait.

« J’ai eu une période abstraite, et maintenant, une période figurative. Je ne sais pas encore quand les deux vont se rejoindre », explique ce sportif accompli qui vit et travaille à Sanur. « Quand je suis revenu en Indonésie, je voulais trouver un langage en rapport avec ma culture indonésienne, comme ce double hélix, et me voilà à travailler sur des concepts transculturels », commente dans un sourire cet artiste également connu en France. Il a exposé au Grand Palais en 2006 à l’occasion de la FIAC et en 2005 à la galerie Loft à Paris, un endroit spécialisé dans l’art contemporain asiatique. Son troisième travail de commande pour la Banque centrale indonésienne, et qui est en cours d’achèvement, doit cependant le réconcilier avec l’abstraction. Composée d’une sculpture murale et d’une fresque peinte pour le plafond de l’édifice, cette dernière œuvre illustre la maturité de l’artiste. « L’Indonésie n’est encore qu’un tout petit marché par rapport à la Chine, mais c’est ici que je puise ma force », commente-t-il. Dans un pays où art signifie tradition et où il n’y a quasiment ni galerie, ni musée dignes de ce nom, le travail de Pintor Sirait n’est encore connu que d’une élite. « C’est vrai que pour la majorité de mes concitoyens, je passe pour un extraterrestre », conclut-il dans un sourire pétillant.

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