Un savoir qui s’étoffe avec le temps

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Georges Breguet a découvert Bali en 1972. Comme la plupart des gens de sa génération, il a répondu à l’appel de l’Orient. En provenance de Bangkok, puis de Surabaya, il est arrivé par la route et le ferry à Gilimanuk. Il se souvient aujourd’hui de ces premiers instants sur le sol balinais comme un émerveillement sans précèdent. Fidèle à l’image qu’on peut se faire des enfants de Mai 68, il rappelle en souriant qu’il n’a toutefois pas connu « dans le bon ordre les trois K », Kabul, Katmandou et Kuta, buts des périples de toute une génération de routards, et qu’il lui manque encore l’Afghanistan à son tableau de voyageur.

Aujourd’hui âgé de 61 ans et à la retraite de sa chaire de professeur de biologie, Georges Breguet partage sa vie entre Sanur et Genève. Diplômé en biologie humaine, il a débuté en 1976 une série de missions scientifiques à Bali, dont une importante recherche génétique sur les habitants de Tenganan Pageringsingan, ces fameux « Bali Aga » qui vivent encore selon les traditions originelles de l’île. L’équipe de Breguet, en collaboration avec une équipe indonésienne de l’Université Udayana a réalisé pas moins de deux mille prises de sang pour tenter de déterminer d’où viennent ces balinais des origines. Il en ressort que « sur un fond mélanésien », explique-t-il, « l’énorme masse est austronésienne », c’est-à-dire en provenance de Chine, via Taiwan, les Philippines ou le Vietnam. Enfin, pour briser un peu le mythe entretenu par les Balinais eux-mêmes sur leur prétendues origines indiennes, la proportion d’une telle souche dans la population « ne dépasse pas les 3% » selon le scientifique suisse.

Cet ancien assistant du célèbre généticien Albert Jacquart n’est pas qu’un homme de science. Originaire d’une famille cultivée de Lausanne, Georges Breguet a aussi une passion pour l’art qui a trouvé tout naturellement à s’épanouir à Bali. Aujourd’hui possesseur d’une collection de tissus regroupant des pièces en provenance de tout l’archipel indonésien, il affirme que ce goût pour les étoffes, dont il a exclu les batiks, est né « un peu par hasard » lors de ses missions à Tenganan. Puis, au cours de ses incessantes traversées de la région, des Philippines à Sumatra, de la Malaisie au Timor Leste, il a accumulé des milliers de tissus, dont les plus beaux font l’objet actuellement d’une exposition baptisée « La Fibre des Ancêtres » au Musée d’Ethnographie de Genève. « C’est le sommet de ma vie de collectionneur », affirme-t-il.

Le textile en Indonésie est « un artisanat transformé en art », poursuit-il avec passion. Si le brocart vient d’ailleurs, Georges Breguet affirme que « l’ikat a peut-être un lien originel en Indonésie ». L’extraordinaire diversité des étoffes indonésiennes reflète « l’histoire et les rituels » de cette région du monde. Il rappelle que « le coton était cultivé à Nusa Penida » et que « le vers à soie était répandu un peu partout ». Si « les marchands arabes ont apporté le fil d’or », les motifs et tissus indiens, présents depuis plus longtemps encore, « ont été imitées jusqu’à nos jours », précise-t-il. Selon Georges Breguet, «l’Indonésie commence à comprendre l’importance de ses tissus ». Le collectionneur suisse nous invite d’ailleurs à nous rendre au Dinas Kebudayan de Renon à Denpasar pour y voir « l’exemplaire exposition permanente de tissus balinais ». Il s’agit cependant d’un art qui se meurt, car « les secrets de fabrication se perdent ». Georges Breguet espère cependant « un sursaut des élites du pays» en faveur de cette tradition et souligne que « le double ikat de Tenganan a été sauvé ».

La peinture fait aussi partie de son univers. Il vient de collaborer à l’élaboration d’un événement absolument exceptionnel à Bali : la création du Museum Pacifika, un musée de onze salles construit à Nusa Dua et dédié aux peintres voyageurs de l’Asie-Pacifique. Initiative privée que l’on doit à Philippe Augier, un Français de Jakarta amateur d’art, il s’agit selon Georges Breguet « du grand événement culturel majeur de Bali en ce début de siècle ». Ce musée consacré « à la mondialisation de l’esthétique » comprend des « centaines de toiles de peintres occidentaux à la rencontre de l’Asie et du Pacifique, mais aussi des peintres locaux», explique le professeur à la retraite.

L’homme est infatigable et vit pour ses passions. Déjà auteur avec son compère Jean Couteau (cf. La Gazette de Bali n°6, novembre 2005) d’un livre et d’une exposition consacrés aux calendriers Tika de Bali en 2002, les deux « balinologues » s’apprêtent à renouveler l’expérience en l’étendant aux « Temps indonésiens ». Le projet qui devrait voir le jour en 2007 à Jakarta, dans le lieu d’exposition du groupe de presse Kompas, ambitionne de regrouper des calendriers appartenant à toutes les ethnies d’Indonésie. Les quelques pièces déjà regroupées sont exceptionnelles. Elles viennent de Bali, du pays Batak à Sumatra, de plusieurs régions de Java et de l’ethnie Bugis, ces « bohémiens » des eaux indonésiennes.

On le voit, Georges Breguet est l’homme de nombreux projets. Il vient juste de collaborer avec le Musée des Civilisations Asiatiques de Singapour pour une exposition comparative entre les masques japonais et les masques balinais, dont il est aussi un des grands experts mondiaux. Entre art et science, l’homme a plus d’une corde à son arc. Depuis près de trente ans qu’il se rend dans le village de Tenganan, il y a nouer des liens indéfectibles avec ses habitants. Avec ses confrères du monde entier, il tente depuis plusieurs années de monter un musée dans le village. Mais au grand dam de ce Genevois débordant d’activités, « le projet n’avance pas assez vite»…

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