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Un episode peu connu de la vie d’Arthur Rimbaud

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Ce chapitre est un résumé d’un article de Denis Lombard publié dans la revue Archipel.

Rimbaud arriva à Java comme soldat de l’armée royale des Indes néerlandaises en 1876. Peu de lecteurs, même parmi ses biographes disposent de beaucoup d’informations au sujet de ce voyage. Pendant la seconde guerre mondiale, M. Van Dam, un historien militaire hollandais, publia un article dans De Kakkel à propos de ce curieux périple. Ces informations ont été recueillies dans les archives militaires de l’armée néerlandaise.

Arthur Rimbaud était né à Charleville le 24 octobre 1854. Ses parents divorcèrent quand il avait l’âge de six ans, puis il vécut avec sa mère. Son père était capitaine dans l’armée française et combattra en Algérie, en Crimée et en Italie. Rimbaud était doué pour l’apprentissage des langues étrangères. En 1874, il commença une vie d’aventures et de vagabondages, qui ne prit fin qu’avec sa mort à Marseille, le 10 octobre 1891. Il voyagea beaucoup en Europe, séjournant à Bruxelles, à Londres, à Anvers, à Stuttgart, en Italie, à Marseille. Avant son départ pour Java, il avait déjà écrit « Le bateau ivre », « Les illuminations », et « Une saison en enfer ».

Il avait seulement vingt-deux ans quand il s’enrôla dans l’armée royale des Indes néerlandaises en 1876. Pourquoi s’engagea-t-il demeure un mystère. Van Dam croit que Rimbaud avait entendu des récits sur les Indes néerlandaises lors de son séjour à Anvers ou bien encore à Marseille, où il travailla comme docker. Selon Van Dam, l’armée royale des Indes néerlandaises était une sorte de légion étrangère européenne ; de 1855 à 1893, sur les 72 006 engagés, seulement 44 860 étaient de nationalité hollandaise, les autres étaient d’origine suisse, allemande, française ou belge. Certaines années, le nombre des étrangers dépassait même le nombre des Hollandais engagés. En 1876, l’année d’engagement de Rimbaud dans l’armée royale des Indes néerlandaise, il n’y avait pas moins de 1093 Français mais seulement 922 Hollandais. Il y avait 72 Suisses, 224 Allemands, 1316 Belges et 150 autres provenant de nationalités européennes diverses. De 1855 à 1893, ce sont 3488 Français qui s’engagèrent dans l’armée des Indes néerlandaises.

Quelles que soient les raisons de son engagement dans l’armée royale des Indes néerlandaises, Rimbaud se présenta à Haderwijk le 18 mai 1876 et fut enregistré et immatriculé le jour suivant comme volontaire. Lors de cet engagement, il reçut une prime de trois cents guilders, ce qui représentait une petite fortune pour le jeune Rimbaud mais il est vraisemblable qu’il dilapida rapidement cette fortune lors de tournées de boissons avec quelques amis pendant la courte période précédant l’embarquement prévu le 10 juin 1876. Il reçut un uniforme en serge de laine bleue décoré de brandebourgs, avec un haut képi bordé de bandes organes ainsi qu’une cape militaire grise, pour effectuer le long voyage qui l’attendait. Il est un peu difficile d’imaginer l’auteur de « Bateau ivre » accoutré d’une telle façon…

Le matin de l’embarquement, les nouveaux engagés quittèrent leurs casernes en marchant en colonne jusqu’à la gare de chemin de fer, car le transfert s’opérait habituellement en train jusqu’au port de Den Helder en passant par Utrecht. Par précaution et pour éviter les désertions à la dernière minute, ils étaient escortés de détachements de gardes armés de fusils avec baïonnette au canon. Il n’était pas rare que ces nouveaux soldats, simplement engagés pour toucher la prime de trois cents guilders, tentent de fuir au dernier moment, d’autant plus que beaucoup de ces jeunes recrues savait qu’un bien faible nombre parmi elles ne reviendrait d’Asie après six ou dix ans de service.

Le 10 juin 1876, A. Rimbaud quitta le port de Den Helder sur le navire à vapeur Prins van Orange qui appartenait à la compagnie maritime Nederland. Leur départ fut salué de deux salves d’artillerie. Les soldats se reposaient dans des hamacs, dans les ponts qui étaient réservés aux troupes et recevaient une ration de café, de thé, de sucre et de beurre, ainsi que quelques biscuits pendant la première semaine de navigation, qui les menait de Hollande à Southampton, où le navire faisait provision de viande pour la suite du voyage, accosté à un quai sévèrement gardé. Pendant ce ravitaillement, un soldat français réussit à sauter par-dessus bord, mais se noya. Après le départ de Southampton, les soldats reçurent un peu de tabac pour fumer ou chiquer, des pipes en bois, des jeux de loto et de dames et le menu fut modifié : plus de pain frais mais des biscuits secs. A huit heures du matin, le café était servi, puis à neuf heures une soupe d’orge, à midi les soldats pouvaient boire un verre de vin, l’ordinaire étant amélioré chaque samedi soir par un verre supplémentaire d’alcool. A quatre heures, il y avait à nouveau distribution de biscuits et de thé ; pour les dimanches, il y avait un menu particulier assorti de viandes fraîches et des gâteaux. Dans les entreponts, il n’était pas rare de voir une ou plusieurs vaches destinées à fournir du lait frais pendant le voyage. D’ailleurs le luxe que pouvait représenter l’embarquement de vaches et d’un médecin à bord faisait à l’époque l’objet d’une publicité pour attirer les clients ayant décidé d’entreprendre de tels voyages.

Après avoir passé le détroit de Gibraltar, le bateau fit route vers Naples, escale où seulement les officiers avaient le droit de débarquer. Puis le voyage se poursuivait vers le tout nouveau canal de Suez jusqu’à Port Saïd. A chaque escale, des engagés tentaient de s’enfuir. Le 26 juin, c’était au tour d’un Italien, qui fut porté disparu alors que le navire transitait par le canal de Suez. Le 28 juin, six nouveaux soldats ne répondaient plus à l’appel. Un seul d’entre eux fut capturé quelques jours plus tard à Ismaïlia, puis embarqué de force sur le navire suivant nommé Voorwaarts, qui suivait de près le passage du Prins van Orange. Le déserteur récalcitrant parvint toutefois à s’échapper encore lors de son arrivée dans l’île de Java et ne fut jamais retrouvé. Puis le 2 juillet, c’était au tour d’un autre engagé qui sauta par-dessus bord en mer Rouge, mais il disparut définitivement.

Pendant la traversée de la mer Rouge, les soldats reçurent des uniformes plus légers et plus appropriés aux températures tropicales se composant de deux blouses en toile blanche, ainsi qu’un pantalon à rayures bleues et blanches et un tam-o’-shanter (sorte de béret écossais). Le 19 juillet 1876, le Prins van Oranje arrivait à Padang, et de là entamait la dernière étape de sa traversée jusqu’à la baie de Batavia. La construction du nouveau port de Tanjung Priok venait tout juste de commencer en mai 1877. Après le débarquement, les soldats reçurent du pain blanc frais, un verre de vin et se dirigèrent vers la gare de tramway encore tirés par des chevaux de la Bataafse Tramway Maatschappij, puis ils furent dirigés vers les casernes de Meester Conelis dans le quartier de Jatinegara où ils arrivèrent à deux heures de l’après-midi. L’état de délabrement de ces bâtisses qui abritaient autrefois des entrepôts pour le séchage du thé avait un aspect guère accueillant.

Le jour suivant l’arrivée des nouveaux soldats à Batavia, fut consacré à une revue de la part du commandant local, et les recrues étaient invitées à cette occasion à formuler d’éventuelles plaintes en rapport avec de possibles mauvais traitements subis lors de leur récent voyage. Puis le commandant procéda à la sélection et au recrutement des volontaires pour les services du génie de l’armée et pour les armureries, sans oublier de demander aux musiciens de se faire connaître. A cette époque, l’armée des Indes était affectée d’une grande pénurie de personnels qualifiés et recherchait tous les spécialistes dans tous les domaines possibles.

Il est probable qu’Arthur Rimbaud ne resta pas plus d’une semaine à Batavia, d’autant plus que les casernes devaient être libérées en prévision de l’arrivée du bateau suivant, le Voorwaarts prévue le 20 août, et qui convoyait 242 nouveaux hommes de troupe. A. Rimbaud fut intégré au premier bataillon d’infanterie, la moitié de celui-ci devant être stationnée à Salatiga et l’autre moitié à Surakarta.

Le 30 juillet, A. Rimbaud quitta donc Batavia pour aller au port de Semarang, sur le navire Minister Fransen Van de Putte. Puis de Semarang, il devait gagner en chemin de fer Kedaung Jati et de là poursuivre, soit vers le fort de Willem I où était la garnison de Salatiga, soit plus loin vers la ville de Surakarta. Dans le premier cas, il devait descendre du train à Tuntang et continuer à pied jusqu’aux casernes de Salatiga. Le 30 août 1876, A. Rimbaud était porté disparu lors de l’appel, soit moins de trois semaines après son arrivée à Salatiga. La désertion était une faute punissable de deux mois à un an de prison militaire. Quoi qu’il en soit l’administration militaire raya le nom de Rimbaud des effectifs au bout de vingt-huit jours d’absence, soit le 12 septembre 1876. Comment Rimbaud avait-il pu quitter Salatiga et déserter ? Quelle route emprunta-t-il pour quitter l’île de Java ?

Pour des raisons évidentes, il n’y a aucun document fournissant des éléments sur ce voyage, clandestin par définition. Les seules informations fiables dont nous disposons sont qu’il réapparut à son domicile familial de Charleville le 31 décembre 1876, soit quatre mois et demi après sa désertion. Si nous tenons compte de la durée d’un voyage maritime entre Java et la France, qui à l’époque était de quatre-vingt dix à une centaine de jours, Rimbaud quitta probablement Batavia entre le 1er et le 15 septembre, évidemment sur un navire étranger. Il était en effet, beaucoup trop dangereux pour lui d’embarquer sur un navire hollandais. Rimbaud connaissait un peu la ville de Semarang pour y être passé lors de son arrivée ; il est donc possible qu’il embarquât sur un navire appelé le Lartington qui faisait escale à Batavia le 26 août.

Par ailleurs, quatre navires anglais, un navire suédois et un navire français quittèrent Batavia pendant la période allant du 24 août au 21 septembre 1876, mais il est peu probable qu’Arthur Rimbaud se soit rendu de Semarang à Batavia en suivant une route de cinq cents kilomètres, sans courir le risque d’être remarqué et arrêté. De surcroît, Rimbaud ne parlait ni hollandais, ni malais, ni javanais. Par contre, il a certainement pu accomplir à pied la distance entre Salatiga et Semarang, qui n’est que de quarante-huit kilomètres.
Quelles que soient les raisons de sa désertion, il est évident que Rimbaud n’était pas de tempérament à s’adapter à une vie militaire. Ayant atteint son objectif de visiter l’île de Java, il a certainement décidé de renter le plus vite possible en Europe. En tout, il a dû rester en Indonésie entre trente-six jours et deux mois.

Extrait de « Les Français et l’Indonésie », Bernard Dorléans, éd. Kailash

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