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Un bouddha en eco-dollars

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Si vous êtes un familier d’Ubud, vous avez déjà sans doute mis les pieds dans le temple de l’agriculture biologique situé dans une petite rue parallèle à la Raya Ubud : le BALI BUDDHA. Au rez-de-chaussée, vous y trouverez ce qu’un magasin bio offre de mieux : des pains sans gluten, une collection complète de céréales, des légumes sans pesticides, des biscuits non cuits pour certains régimes alimentaires et même quelques curiosités telles que des boulettes à la spiruline pour ex-macrobiotes ! A l’étage, se trouve un restaurant qui offre une carte variée, succulente et éclectique : sans doute le meilleur endroit de Bali pour déguster des salades mais aussi une liste unique de jamu (les boissons-remèdes de la médecine traditionnelle indonésienne), des pizzas, des plats de poulets sans hormones. Bref un endroit où il n’est nul besoin d’être un végétarien convaincu pour prendre du plaisir.

D’ailleurs il ne désemplit pas ! En repartant, vous trouverez sur un présentoir un parfait florilège de ce qu’Ubud offre en matière de culture alternative : stage de médecine holistique, rando se terminant par un massage, pétition pour sauver les singes de Sumatra. Bali Buddha ne pourrait être que ce lieu éveillé et alternatif, cette entreprise florissante qui a su trouver un créneau non encore exploité à Bali. Mais derrière cette façade et ces couleurs bouddhistes, il y a deux figures qui ont une vision dépassant de loin le mercantilisme. Lors de l’interview, nous n’avons pu rencontrer que Paolo, un suisse italien de 40 ans né à Lugano. Son associée, Brenda venait d’accoucher de son quatrième enfant. Avec son physique d’éternel jeune homme -à croire que l’hyperactivité conserve- Paolo tente de répondre à nos questions entre d’incessants coups de téléphone.

Lorsqu’il est arrivé à Bali en 1995, Ubud ne devait être que la première étape d’un périple autour du monde qui devait ensuite le conduire en Afrique et en Amérique du sud. Tout de suite, il a capté que Bali pouvait lui offrir ce qu’il cherchait en matière de spiritualité et d’énergie, de confrontations et de défis à relever. Il s’est engagé en tant que volontaire dans un projet d’école pilote, Suta Dharma. Cette école proposait une fusion de la pensée asiatique et de la culture occidentale, mêlant adroitement la quintessence de pédagogies alternatives telles que Montessori et Steiner, la conscience environnementale, des animaux dans les classes, l’apprentissage du compostage avec des lombrics… Un beau projet dans lequel il s’est lancé sans hésiter. Il a apporté ses compétences pour lever des fonds en Europe et en particulier à Genève où il avait travaillé dans le commerce international.

L’idée était non seulement de monter cette école mais aussi qu’elle profite aux enfants balinais issus de familles modestes. L’école compte actuellement 15 professeurs et 250 élèves dont 45 sponsorisés, une réussite. Au bout de 5 ans, le travail de levée de fonds étant achevé, Paolo s’est retiré sur la pointe des pieds. Il avait entendu à cette époque que la propriétaire du Bali Buddha était partie à l’étranger, il lui a proposé de reprendre son restaurant avec une idée en tête « promouvoir le discours bio à Bali ». L’école lui avait ouvert les yeux sur ce concept de la religion hindouiste balinaise, le Tri Hita Karana, l’harmonie quotidienne à trouver avec Dieu, les autres hommes et la nature. « Il y a encore 25 ans, Bali avait un système de permaculture. Toutes les maisons avaient un jardin comprenant des fleurs pour les offrandes et des herbes médicinales. La religion et le calendrier hindouiste dominaient la vie quotidienne, on attendait le jour J pour couper le bambou afin qu’il ne soit pas mangé par les parasites prématurément. Il y avait des anguilles dans les rizières, les paysans s’enfonçaient jusqu’aux genoux dans leurs parcelles de riz, à présent seulement jusqu’aux chevilles ».

Le discours de Paolo n’est pas passéiste, juste catastrophé devant les ravages de la modernisation et des plans gouvernementaux pour l’agriculture. « Les balinais vivent encore plus dans le présent que nous occidentaux. Ils ne mesurent que très peu les conséquences pour le futur ». Associé à une universitaire de renom, très versée dans ces questions d’agriculture biologique, Ibu Kartini, il a réussi à convaincre quelques agriculteurs de ne pas utiliser de pesticides de synthèse et de revenir à l’emploi d’engrais naturel, le « pupuk kendang » (la bouse de vache). « Nous avons beaucoup travaillé des arguments sur la conscience collective et ça a porté ses fruits. Les agriculteurs perçoivent bien que le riz blanchi à l’eau de javel, l’emploi du DDT interdit en Europe, les hormones et les stéroïdes pour faire grossir les cochons sont néfastes pour la santé ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas encore de certification nationale pour valoriser le travail de ces paysans. Mais depuis peu, la « Bali Organic Association » s’est constituée, une association qui regroupe tous les acteurs de l’agriculture biologique. Paolo a été invité à y donner une conférence à la fin du mois de mai. Il était accompagné de quelques occidentaux qui ont monté des fermes biologiques à Bali tels que Marco de Raw Nature. « Quand nous avons repris le Bali Buddha en l’an 2000, l’association n’existait pas et au mois de mai dernier, il y avait 500 personnes qui assistaient à la conférence.

Les consciences s’éveillent ». Mais le travail de Paolo ne s’arrête pas en si bon chemin. « A quoi ça sert de s’occuper de l’agriculture biologique si on ne se préoccupe pas aussi de ce qu’il y a au bout de la chaîne, la gestion des déchets ? ». C’est ce questionnement qui lui a fait monter sur Ubud ABC SOLUTIONS, un service de ramassage de déchets triés. « Les abonnés paient 50 000 roupies par mois et nous passons une fois par semaine pour ramasser le papier, les plastiques, le verre, l’aluminium, le fer. J’ai perdu deux clients depuis le début et c’est tant mieux pour l’environnement. Ils gèrent tellement bien leurs achats qu’ils ne produisent plus que des déchets végétaux, une conduite exemplaire ! ». Paolo est en train d’étendre son réseau au sud de Bali avec une nouvelle société qu’il vient de créer : ECOBALI. « Notre travail est simplifié à présent parce que nous déposons tous nos déchets dans l’usine de tri qui vient de se monter à Gianyar, précisément à Temesi. Auparavant, il nous fallait tout envoyer à Java ».

Et maintenant, le repos bien mérité du guerrier de l’éco-business ? « Non pas vraiment. Nous avons créé dans trois écoles de Bali (Bali International School, Canggu Community School et Sunrise School) un service de cantine à la carte pour les élèves. De plus, nous avons eu l’idée d’ y implanter des cafétérias pour les parents, ça leur permet de mieux se rencontrer en attendant la sortie de l’école. Il y a encore de la demande pour d’autres écoles ».
En dessinant à grands traits son bilan sur 10 ans à Bali, Paolo n’exprime que deux regrets : son personnel refuse de manger du riz brun et préfère les médicaments des laboratoires suisses à la pharmacopée traditionnelle balinaise dont lui-même fait un usage exclusif pour se soigner ! Et de conclure en anglais –au bout de deux heures d’entretien, la langue véhiculaire de Bali reprend le dessus- sur le « local people empowerment », la devise de tous ceux qui ont compris la richesse de Bali : « J’exhorte constamment les balinais à prendre conscience de la force de leur culture et à tout faire pour la conserver ».

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