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Tator, trek au pays de la mort

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Jusqu’à présent quand on me parlait du pays Toraja et qu’on me montrait des photos de caveaux percés dans d’énormes monolithes, de cornes témoignant de gigantesques sacrifices de bœufs, de ce culte des ancêtres érigé en attraction touristique, franchement, je me disais que cette région du sud de Sulawesi (Célèbes en français) pourrait bien se passer de moi encore un peu, je n’éprouve aucune espèce d’attraction (morbide ou pas) pour la mort et ses cultes ! Et puis, sous prétexte de grimper sur la plus haute montagne de Sulawesi, le Rantemario qui culmine à plus de 3 400 m, difficile de résister au plaisir de faire un crochet par le pays Toraja (Tana Toraja qu’on abrège en Tator) à seulement 3 heures de route, la région la plus visitée de Sulawesi, d’ailleurs particulièrement prisée des touristes hexagonaux puisqu’ils représentent 80% du flux des visiteurs.

Petite parenthèse sur une ascension ratée : le trek sur le Rantemario semblait bien calé, tous les contacts avaient été pris à Baraka, la ville la plus proche qui aurait dû nous porter chance, les porteurs réservés grâce à un intermédiaire parce que Karangan, le village point de départ de ce trek, n’est pas relié par le téléphone. Et puis, au lieu du 4×4 qui devait venir nous chercher à 3h30 du matin à Baraka, un camion chargé de ciments est arrivé à 5h et nous a conduits par une route en terre battue à flanc de montagne jusqu’au village précédant Karangan. Nous avons dû accepter de nous faire racketter par ses habitants pour porter à mobylette nos affaires jusqu’au point de départ. Arrivés à Karangan, un seul porteur nous attendait, pas de guide, l’aventure semblait mal engagée pour ne pas dire qu’elle ressemblait à un traquenard ! Alors, au lieu de nous obstiner, nous avons fait demi-tour, non sans avoir à payer à nouveau pour redescendre nos sacs au village précédent. Mais c’est grâce à ce trek raté que nous avons vécu une aventure aussi formidable au pays Toraja. Car au lieu de visiter cette région en minibus comme prévu pour nous remettre de notre ascension du Rantemario, nous avons décidé de lâcher nos tentes, réchauds et barda chez notre chauffeur et de partir à pied, légers, à l’aventure, sans guide, ni points de chute, dans cette région qui couvre à peine 2000 km².

Le point de départ de cette aventure, c’est Rantepao, la petite ville nichée au cœur du pays Toraja. Après avoir discuté avec un guide qui tient sans doute le meilleur resto de la ville située sur la rue principale, nous avons mis le cap au nord, direction Batutumonga. Tout de suite, nous sommes frappés par les maisons ancestrales traditionnelles qu’on appelle ici tongkonan et dont le toit rappelle la forme d’un bateau. Elles sont partout et forment un décor unique au monde. Sur leurs devantures, on accroche les cornes des buffles sacrifiés en l’honneur des ancêtres. Nous sommes pris aux tripes par la beauté de l’endroit et sa puissance. Sur la droite ensuite, nous découvrons un immense monolithe qui abrite des caveaux. Impossible de comprendre comment des hommes ont pu tailler la roche à des hauteurs aussi vertigineuses. Dans l’après-midi, nous atteignons Batutumonga au-dessus des nuages et nous nous offrons notre première nuit dans une magnifique tongkonan pour 100 000 Rp en demi-pension.

Le lendemain, nous ne pouvons résister au gunung Sesean qui nous nargue du haut de ses 2100m. L’ascension est facile mais tout faux pas est interdit au sommet. Il y a plein de grottes disséminées et nous croisons même un ermite qui vit sur cette belle montagne. Il nous demande dans sa langue des cigarettes, le seul membre de notre équipe qui en a apporté est déjà devant, nous lui en déposerons au retour de l’ascension, à son chevet, alors qu’il est en train de dormir dans sa petite cabane, une belle surprise pour son réveil !

Le troisième jour, nous partons très tôt le matin et couvrons 15km au milieu des rizières, parmi les écoliers, les paysans et les buffles qui paissent tranquillement. Nous avons entendu dire qu’une grande cérémonie se préparait. Nous nous présentons dans le village vers 11h, il fait déjà très chaud. On nous reçoit comme des visiteurs de marque malgré nos défroques de backpackers, on nous traite avec tous les égards, nous sommes dans un rêve. Il a fallu quatre mois pour construire une dizaine de maisons en bambou afin d’accueillir tous les hôtes de cette cérémonie funéraire. La dizaine de descendants a été mis à contribution, il semble que ça coûte très cher d’être Toraja. Hormis ces constructions éphémères et les repas offerts pendant les quelques jours de la cérémonie, une cinquantaine de buffles seront aussi sacrifiés pour accompagner le défunt au pays des morts ; je ne peux m’empêcher de penser à la religion de mes ancêtres qui sacrifiaient eux aussi 100 bœufs pour leurs cérémonies, c’est d’ailleurs de cette pratique que découle le mot hécatombe
(du grec hekaton, cent et bous, bœuf).

Dans l’après-midi, nous suivons les participants de cette cérémonie à des combats de buffle organisés dans un champ attenant. Les spectateurs parient sur les buffles dont les noms sont peints sur la peau, beaucoup d’argent s’échangent au nez et à la barbe des policiers présents. L’ambiance est survoltée, on peut acheter de l’arak stocké dans des bambous à des vendeurs ambulants. Quand le combat s’engage enfin entre les animaux chauffés par la foule, les spectateurs se rapprochent dangereusement, ils sont écartés à coup de bâtons par un villageois ! Tout à coup, le cercle de spectateurs se rompt, l’un des buffles prend la fuite, il se rue vers nous, juste le temps de prendre la photo qui figure sur la couverture de cette édition et de se mettre à l’abri précipitamment derrière un arbre repéré au préalable. Ouf !

Le quatrième et dernier jour, nous visitons au lever du jour le village de Ket’e Kesu. A l’entrée de ses grottes, des cercueils suspendus, parfois tombés, éventrés avec les ossements qui débordent de partout et les figurines des morts, les fameux tau tau, qui nous regardent du haut de leurs balcons !

Les superlatifs me manquent pour parler de ce trek qui n’a pourtant duré que 4 jours. La nature et la culture y sont liées comme dans peu d’endroits au monde, l’habitat traditionnel est d’une rare beauté, les magnifiques rizières sont jonchées d’énormes blocs de pierre dans lesquels sont parfois creusés des caveaux. C’est un monde mystérieux, assez bien préservé. La dernière image que je garde de ce voyage, c’est notre dernière balade qui a terminé à la nuit au milieu des rizières. Au loin, il y avait plein de petites lumières mouvantes. En se rapprochant, nous nous sommes rendu compte que c’était un arbre dans lequel des milliers de lucioles évoluaient. Aluk to Dolo, la voie des ancêtres, c’est le nom sous lequel l’état indonésien a reconnu les croyances animistes de ce peuple étonnant.

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