Ramadan : le verre de trop du FPI

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Cela s’est produit fin juin, quelques jours avant le début du ramadan et dans le talk-show du matin de la chaîne d’info TVOne « Apa Kabar Indonesia Pagi ». Le débat concernait le bien-fondé ou non des « sweeping » (raids, descentes) organisés tous les ans par les extrémistes musulmans avant et pendant le mois du jeûne. Sur le plateau, les deux animateurs et les deux invités, le sociologue Tamrin Amal Tomagola et le porte-parole du Front des défenseurs de l’islam (FPI) Munarman. En duplex, le porte-parole de la police Boy Rafli Amar. Le cocktail est explosif et tous les éléments semblent réunis pour que ça tourne mal. Les deux animateurs – au demeurant un peu falots et plus habitués au blablabla lénifiant destiné au téléspectateur qui se réveille – ne cachent pas leur nervosité.

C’est que les deux personnalités présentes pour débattre de ce sujet si peu consensuel sont loin de mâcher leurs mots d’habitude. Munarman, qui ressemble plus à une féroce machine prête à broyer tout ce qui est kafir plutôt qu’à un expert en communication – fût-elle celle des « voyous de l’islam » comme est souvent appelé le FPI – a en face de lui un vieux professeur en sociologie aux idées larges qui a une conception tout autre de la société indonésienne. Le policier en vignette dans un coin de l’écran doit lui jouer le rôle difficile du modérateur de ces antagonismes qui sont aujourd’hui au cœur de la société indonésienne, alors que la police est régulièrement accusée de complicité ou de passivité avec les islamistes. Quand ce n’est pas directement le chef de la police Timur Pradopo qui les invite à aider les forces de l’ordre à « sécuriser » le ramadan !

Les voix libérales, ne devrait-on pas plutôt dire libérées, comme celle du brillant Tamrin Amal Tomagola sont trop rares à la télé indonésienne où l’intolérance des musulmans radicaux a depuis longtemps pris en otage tous les débats sur les sujets de société, à tel point qu’il devient de plus en plus difficile d’y émettre un avis s’il n’est pas acceptable à l’aune du coran et de ses principes. Et quand il s’agit directement du ramadan et à la veille de son déroulement, c’est donc jouer avec le feu ! A l’écran, Munarman s’escrime à affirmer que le FPI est dans son bon droit de faire des razzias de débits de boissons, de karaokés ou de warung ouverts pendant les heures du jeûne et que ce n’est pas là le résultat d’une « orchestration » politique dirigée avec l’assentiment de la police ou des autorités.
En face, le sociologue, qui prône toujours des idées laïques et respectueuses de toutes les composantes de la société comme on le fait généralement dans une démocratie digne de ce nom, a bien du mal à en placer une face à l’énergumène radical. C’est que Munarman agite un papier qui va valider son propos. A Sorong, en Papua, c’est justement un groupe de « Ibu-Ibu » qui a appelé le FPI en renfort pour que les « endroits de péchés » soient fermés. On imagine les vertueuses « Ibu-Ibu », toute énervées sous leur jilbab, envoyer leur email de désespoir aux héros vengeurs de la branche locale du FPI. On se demande aussi depuis quand la Papua est une terre d’islam… En face, bien qu’il essaye sans relâche, notamment en demandant à son interlocuteur de le laisser enfin s’exprimer, Tamrin Amal Tomagola n’arrive toujours pas à en placer une. Le ton monte, les deux hommes se pointent du doigt et les visages rougissent.

Soudain, Munarman se lève et jette son verre de thé à la face du sociologue. Le présentateur lui attrape le bras, mais trop tard et surtout trop mollement. La régie envoie la pub, un long segment d’une bonne dizaine de minutes, avant de reprendre l’antenne pour de brèves excuses et poursuivre sur un tout autre sujet avec le policier en duplex. Cette affaire a fait le buzz pendant quelques jours. Il est vrai qu’au pays du sourire en toute occasion et de la culture de l’effacement, le geste de Munarman n’est définitivement pas dans la norme. Les réactions se sont enchaînées.
A commencer par celles des intéressés eux-mêmes. Munarman – dont on rappellera son séjour en prison en 2008 pour agression lors d’une manifestation pour la tolérance religieuse – a affirmé avoir fait ce qu’il avait à faire puisque le sociologue lui a intimé de se taire. Et qu’il referait de même demain si nécessaire. « C’est normal tout simplement », a-t-il dit avec son sourire hautain habituel. Le sociologue a lui expliqué qu’il ne porterait pas plainte à la… police, sous-entendant qu’elle est complice de la milice de la morale. « Cela n’est d’aucune utilité, je ne traite pas avec les voyous », a-t-il affirmé. Munarman a rétorqué que de toute façon, il n’avait pas peur « d’aller en prison mais peur d’aller en enfer. » L’incident est donc clos.
Si le geste du responsable du FPI a bien évidemment été perçu comme déplacé et a été majoritairement condamné, les réactions ont été assez atones dans leur ensemble, prouvant que le climat d’intimidation entretenu par le FPI est une réalité. Dans Kompas, l’association d’aide juridique LBH Indonesia a toutefois demandé que la chaîne TVOne soit sanctionnée « en fonction de l’étique et des règlements en cours sur la télédiffusion. » Dans Kompas encore, l’avocat vedette Adnan Buyung Nasution, fervent défenseur des Droits de l’Homme, n’a pas failli à sa réputation de bravoure en affirmant que « les médias devaient avoir du courage aussi. Qu’ils n’invitent pas n’importe qui à la télé. Quand la personne est violente, qu’ils ne lui donnent pas l’occasion de le montrer, il faut qu’ils aient le courage de boycotter. »

Pendant ce temps, la Cour suprême indonésienne a accepté une révision judiciaire du FPI qui abolit un décret présidentiel datant de 1997 qui empêchait les gouvernements locaux d’interdire la vente d’alcool. Plus de 22 régions et municipalités avaient passé de telles lois sans qu’elles aient pu jusqu’à présent les appliquer. Elles ont désormais tout loisir de le faire. Il ne s’agit pas là d’interdire l’alcool pendant le ramadan mais bien une fois pour toute, avec une pénalisation de la vente et de la consommation. Un leader du conseil des oulémas indonésiens (MUI) a même appelé à un bannissement total de la vente d’alcool dans le pays, y compris dans une province comme Bali qui est majoritairement hindoue.

A Bandung, la police et des organisations populaires ont organisé des meetings avant le ramadan dans le but de définir les critères acceptables pour les tenues des femmes pendant le jeûne. Les vêtements « légers » ou « sexy » sont déconseillés. « Ca perturbe le déroulement du rite. Même si on ne veut pas voir, on voit quand même. Les gens qui jeûnent ont la volonté de chercher la reconnaissance de dieu pour leur bonne conduite, mais quand il y en a des comme ça, le jeûne s’en trouve sali », a déclaré la porte-parole de la Voix des femmes de Java-Ouest, une des organisations en question. Comme il n’y a pas (encore !) de loi permettant cette interdiction, les femmes aux tenues « inconvenantes » se sont vues simplement informées de la gêne qu’elles provoquent.

L’existence du FPI pourrait néanmoins être remise en question prochainement avec le passage d’une loi qui restreint sérieusement la liberté d’association (cf. La Gazette de Bali n°94 – mars 2013). Un bien pour un mal donc… En attendant, la passivité des Indonésiens face aux voyous de l’islam pourrait aussi trouver ses limites. Si on se souvient de la résistance déterminée des Dayaks contre la venue de cette milice à Kalimantan, on note aussi les violences qui se sont produites le mois dernier pendant le ramadan à Sukorejo (Java-Centre). Alors que la faction locale du FPI se livrait à ces fameux « sweeping », les habitants en ont eu assez et se sont ligués contre les extrémistes, les poursuivant, les passant à tabac avant de brûler un de leurs véhicules. Mais une femme qui passait par là à deux-roues a péri lors de la course-poursuite, renversée par une voiture du FPI en fuite.

Il n’y a cependant aucune raison de se féliciter d’une quelconque flambée de violence et une fois de plus, la passivité des forces de l’ordre pose les mêmes questions que celles évoquées dans « Apa Kabar Indonesia Pagi » par le sociologue agressé. En conclusion, nous citerons l’inénarrable ministre de la religion Suryadharma Ali qui, interrogé sur la montée de l’intolérance dans le pays, a répondu : « Je peux dire que c’est une partie normale de la nature humaine. Les hommes ont été créés par Allah avec des particularités comme la colère. Mais les religions ont des règles sur la colère, elles nous ordonnent d’être patients et pondérés et surtout de ne pas faire du mal aux autres. » Et d’ajouter : « Maintenant, montrez-moi un pays comme l’Indonésie. C’est pourquoi je dis que l’Indonésie est le meilleur pays du monde en termes de tolérance religieuse. Est-ce que l’Amérique est comme ça ? »

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