Pas de RTT pour le pak RT

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Tangerang, banlieue nord : c’est Jakarta, sans les tours rutilantes et les cafés branchés, mais avec des usines textiles et des avions qui rasent les toits au départ ou à l’arrivée de l’aéroport international. Hariyadi, 37 ans, marié et père de trois enfants sages, est fonctionnaire à Jakarta mais il habite ici et, en mai 2005, a été élu par les quelque 60 familles de son quartier. Il n’a pas vraiment fait campagne : « Bien sûr, il y a des avantages, des invitations, mais le plus difficile, c’est de trouver des candidats », rigole-t-il. Chaque matin il enfourche sa vieille moto, la laisse au parking de la gare routière et prend le bus qui le dépose au bureau deux heures plus tard. Le soir, il n’est pas de retour avant 20 ou 21h, au hasard des réunions de service, de la pluie et des embouteillages. C’est dire qu’il lui reste peu de temps pour sa communauté. « Les gens viennent le matin très tôt, parfois je suis déjà sur la moto, mais il leur faut un certificat tout de suite » explique-t-il. « Le soir c’est pareil : ‘Pak RT a pris sa douche ? Il a fini de dîner ?’ ». En son absence, on peut laisser des messages à son épouse (jeu de mots connu : Ibu RT, « Madame la RT », est aussi l’abréviation de Ibu rumah tangga, la femme au foyer), ou s’adresser à ses adjoints – qui, à l’exception d’un seul, travaillent aussi en ville… Restent les fins de semaine.

Un samedi au bord du canal
Aujourd’hui samedi, la journée est donc chargée. Monsieur le RT a réuni son état-major (adjoint, responsable sécurité, trésorier…) et sorti ses dossiers. Au programme : moustiques et poubelles. Il y a une dizaine de jours, un cas de chikungunya a été signalé au dispensaire, déclenchant la fumigation immédiate. Tout s’est bien passé, le second tour vient de se terminer -d’ailleurs cela se sent. La question des ordures ménagères est plus épineuse, car elle implique la coopération de deux quartiers limitrophes. Quelle équipe d’éboueurs ramasse quoi, où, à quelle heure, y a t-il une prime pour les déchets encombrants ? Face aux plaintes récurrentes de ses co-résidents, Hariyadi a décidé de mettre les points sur les i, en faisant signer devant témoins un protocole d’accord, dont il explicite chaque paragraphe aux éboueurs qui n’en peuvent mais. Il présente ses excuses pour le côté formel de l’affaire : « mais ainsi, nous pourrons nous référer à ce document en cas de nouveau litige », justifie-t-il. Voire… On signe, un ange passe. Monsieur le RT a oublié de signifier aux éboueurs que leur salaire, 500 000 Rp par mois, serait payé un autre jour, et de leur donner un petit dédommagement pour déplacement exceptionnel. Rassurés, ils s’en vont.

Combattant solitaire
L’épisode est révélateur : le RT n’a pas de ministère de tutelle et ne doit de comptes qu’à ses concitoyens, qui lui versent une contribution de 20 000 Rp par famille et par mois. A Jakarta, la municipalité accorde une indemnité mensuelle (environ 250 euros), mais à Tangerang on n’en est pas là : Hariyadi reçoit par an, pour lui et sa petite équipe, 600 000 Rp… symboliques. Coincé entre les murs sans oreilles des administrations et les récriminations de ses concitoyens, il se définit lui-même comme un « single fighter ». « Les gens ont du mal à comprendre : ils paient des impôts locaux et, d’un autre côté, je leur demande de financer les travaux (le raccordement au réseau d’eau potable, il y a trois mois, a coûté 1,5 million à la communauté), voire de les effectuer eux-mêmes ». Eux-mêmes, c’est-à-dire par le système des travaux d’intérêt collectif ou gotong royong, qu’Hariyadi planifie soigneusement un mois sur deux. Ou bien de manière exceptionnelle et de guerre lasse, comme ces lampadaires en panne qu’un habitant a fini par réparer à la demande du RT, faute d’intervention des autorités locales. « Nous ne pouvons que relayer les demandes des résidents, et… s’il y a une réponse, nous sommes contents », sourit Hariyadi avec un sens très javanais de l’euphémisme. Sinon, il faut avoir recours au système D.
Budget minuscule et pouvoirs restreints, le RT est finalement presque aussi démuni que les citoyens ordinaires. Pour preuve, la dernière rumeur du kampung : un budget exceptionnel aurait été débloqué pour les victimes des inondations. Ni une ni deux, Hariyadi a rédigé une demande circonstanciée et chiffrée (10 millions de Rp), qu’il a adressée à tous les services potentiellement concernés. L’argent existe-t-il ? Permettra-t-il de réparer la petite écluse endommagée depuis longtemps et qui fait d’eux, catastrophe méteo ou pas, des « habitués de l’inondation » ?

Formaliste peut-être, écolo surement
Dans ces conditions, le statut de RT tient plus de la corvée que de la sinécure ! Hariyadi souhaite-t-il se représenter en 2008 ? Sourire javanais… « Ce qui est important, c’est d’avoir un projet » dit-il avec conviction. Son projet, Hariyadi le martèle sur deux axes ; d’abord, la transparence financière. « On parle, il faut fournir des preuves, aussi ». Rompu aux techniques administratives, il exige un rapport financier trimestriel et met un point d’honneur à reverser dans la caisse commune les petits cadeaux des administrés. Et surtout, l’environnemment : ramassage des déchets, nettoyage des rivières, sensibilisation de la population à la préservation du cadre de vie. « Je garde toutes les graines que je trouve, je fais des boutures, nous plantons des arbres ensemble. Il faut le faire, c’est important pour nos enfants ».
Demain dimanche, Hariyadi ira acheter des arbres. En me raccompagnant, il me parle de ces trois gamines qui avaient signé un contrat avec un « exportateur » d’employées de maison. Echappées, rattrapées, il a fallu négocier leur retour au village contre reconnaissance de dette. Monsieur le RT fait aussi du social…

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