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PAPUA : LA TRANSPOSITION DU MISSIONNAIRE

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« Quand je commençais à évangéliser les Papous, je leur faisais toujours des dessins d’Adam et Eve à leur image. Jésus, je le représentais avec un koteka et Marie ne portait pas de soutien-gorge », s’amuse Piet Nuyttens dans sa maison perdue aux alentours de Blahbatuh. Après une vie entière d’aventures indonésiennes, ce Belge flamand, né à Courtrai, mène désormais une existence de retraité tranquille avec Gida, son épouse, et se consacre à la peinture. Il peint des nus et des scènes représentant ce qu’il a vu chez les Toraja et les Papous. Une façon de raconter sa vie riche en rencontres et en émotions. « J’adorais les danses, l’art. Dans les années soixante, ça bougeait, je rêvais de voyager, je pratiquais le yoga et j’étais attiré par la spiritualité », commente-t-il sur les raisons qui l’ont amené à devenir missionnaire. Fils de médecin, c’est à 19 ans qu’il rentre dans une congrégation belge. Il apprend la théologie et la philosophie mais fait aussi une formation d’assistant médical. « J’avais les cheveux longs, c’était pas strict », se souvient-il.

Première mission en pays Toraja

Débarqué à Jakarta en 1976 comme frère volontaire, on l’envoie d’abord à Makassar où il apprend l’indonésien. Il apprend aussi la langue Toraja, se rend au marché tous les jours et en trois mois se sent capable de prêcher dans le langage de ses hôtes. Il choisit alors l’ordination « pour pouvoir continuer une vie de découvertes », précise-t-il. Très vite, son style anticonformiste attire l’attention de l’évêché. Il s’impliquerait un peu trop dans la vie et les coutumes des Toraja. Et quand il construit son église, elle ressemble tellement à une construction locale que les critiques de l’évêché pleuvent… Trop tard cependant, le bupati du coin aime et fait construire tous les autres lieux de culte sur ce modèle. Il restera 15 ans chez les Toraja, passionné par leur culture qui célèbre et sanctifie les ancêtres (cf. La Gazette de Bali n°44 – janvier 2009) et leur syncrétisme qui mélange Alukta, leur religion ancestrale, avec les apports modernes.
En 1985, alors qu’il est en transit à Jakarta, un franciscain lui propose de réaliser son rêve de toujours, partir en Papouasie, dans la province indonésienne d’Irian Jaya. Au programme, évangéliser un territoire grand comme la Belgique. Il dit oui tout de suite mais son supérieur estime qu’il lui sera impossible seul de s’atteler à une tâche pareille, alors on lui demande d’attendre trois autres volontaires. La difficulté de la vie en Papouasie refroidit bien des vocations et les candidats sont rares. Las d’attendre, l’évêché finit par l’envoyer seul à Jayapura en 1987. « Je n’aimais pas les villes. Je voulais les montagnes, un endroit où il n’y avait pas encore de chrétiens », explique-t-il. Direction Enarotali, puis le lac Tage. Il apprend la langue des Ekagi. « Nous étions riches, nous avons mis en marche de nombreux projets », ajoute-t-il. Des fois, il marche pendant une semaine dans cette région montagneuse, jusqu’aux frontières de sa paroisse.

Le retour de l’ancêtre à la peau blanche

La plupart du temps, il est bien accueilli. Dans la mythologie papoue, il est question d’un ancêtre à la peau blanche parti depuis la nuit des temps. On le prend donc souvent pour ce frère qui revient. Cependant, il arrive qu’il fasse peur ou qu’on l’accuse de calamités, comme lorsque la foudre vient de s’abattre et qu’on estime que c’est la faute de ce curé venu d’ailleurs. Une fois, lors d’un échange coutumier, un chef lui prend ses lunettes avant de les lui rendre constatant qu’il ne voyait rien avec. D’autres n’aiment pas ses habits et l’invitent à se présenter comme eux s’il veut rester dans le village. L’ecclésiastique originaire de Courtrai se ballade donc nu à l’exception de son koteka dans les froides montagnes quasi inexplorées d’Irian Jaya. Pour se faire accepter dans ces tribus, Piet Nuyttens a recours à ses études médicales. Souvent, les enfants ont des vers et le ventre ballonné. Il les soigne. « Il me voyait comme un guérisseur, un magicien », se souvient-il. Très vite, les signaux de fumée s’élèvent d’une montagne à l’autre pour signaler le passage de ce curé à peau blanche. « J’étais un migrant tout le temps », ajoute-t-il.
« Le matin, je soignais, l’après-midi, j’aidais à régler les querelles de clan », continue Piet Nuyttens, ils ne me voyaient pas comme un représentant de la religion mais comme un moyen d’améliorer leur existence. » On lui demande de construire des écoles, d’apporter des médicaments, du sel, du savon… « En échange, je leur demandais de venir au centre à Enarotali, une fois par mois, pour apprendre le catéchisme. Je les nourrissais bien, ils recevaient un vêtement, je leur faisais des projections de diapos, je leur montrais les musées d’Europe, mais ils ne comprenaient pas, ils préféraient voir des photos d’eux-mêmes », continue le prêtre défroqué. Il leur donne également des cours très simples, du calcul, et les aide à démarrer des magasins dans les villages, des coopératives avec des produits de base. « Les femmes excellaient dans ces petits commerces, bien plus que les hommes », explique-t-il avant de rappeler que le QI des Papous « est en général très élevé. »

La guerre, c’est comme le foot…

Piet Nuyttens a étendu sa mission à Sepiek, à la frontière avec la Papouasie-Nouvelle Guinée, une région extrêmement surveillée par les militaires indonésiens car fief des indépendantistes papous depuis l’époque de Suharto. Egalement à Bilogaï, une région où les tribus Dani et Yali se querellent régulièrement. « Souvent, ils se disputent pour la terre, une femme ou des cochons, mais la guerre, c’est comme le foot, il y a des règles », explique l’ancien curé. Avant la bataille, les chefs se rencontrent. « Le chef, c’est celui qui sait le mieux parler. Il sait maîtriser les querelles. Les deux se parlent donc en pointant leur arc l’un sur l’autre. Et s’ils n’arrivent pas à s’entendre, c’est le champ de bataille », se souvient Piet Nuyttens. Les tribus entament alors des chants de guerre qui durent toute la nuit et au petit matin, dans une plaine, les affrontements commencent. Ils échangent des tirs à l’arc, mais pas à flux tendu, en pointant au ciel, les victimes sont donc rares et les combats durent longtemps. On compte le nombre de blessés, ou de morts. « Il faut que ce soit égal dans les deux camps pour pouvoir arrêter la guerre », explique l’ancien ecclésiastique. Les guerres s’arrêtent aussi lorsqu’il n’y a plus à manger. « Une fois,
j’ai menacé de fermer l’école pour y mettre fin », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, après avoir baptisé près de 35 000 personnes, si la foi en dieu ne l’a pas quitté, la foi dans sa mission s’est bel et bien évanouie. Piet Nuyttens a quitté les ordres en 2001 et il confesse aujourd’hui : « le vœu de chasteté a été le plus difficile à respecter. » Il affirme que chez les Papous, il a souvent eu des « possibilités » mais n’y aurait pas succombé. « La chasteté n’est pas naturelle. Après plus de 25 ans de mission, j’espérais qu’un pape nouveau et réformiste accepterait le mariage des prêtres », commente-t-il. Et après l’avoir répandue toute sa vie, cet homme qui parle six langues papoues, se dit aujourd’hui choqué par cette bonne parole « qui acculture les peuples. » Constamment en butte à sa hiérarchie, le curé belge a fini par jeter sa défroque pour consacrer la fin de son existence à sa deuxième passion, la peinture. Une dernière transposition pour ce croyant, devenu indonésien en 1986, qui affirme : « J’ai appris qu’il y avait le salut en dehors de la religion catholique. Il y a une religion universelle, en dehors des dogmes, les Papous le savent, ils sont en contact avec l’éternité. »

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