L’INDONESIE, LE DISNEYLAND DES CIGARETTIERS

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L’expression est utilisée pour décrire un pays devenu un des derniers parcs d’attractions pour l’industrie mondiale du tabac. Où fumer est bon marché, cool, facile, peu régulé et éminemment rentable pour l’Etat et les entreprises du secteur.

Alors que la consommation de cigarettes est en baisse partout dans le monde, l’Indonésie continue de faire la une des médias internationaux à intervalles réguliers par sa situation inverse et les exemples qui la personnifient.

Qui a oublié Aldi, cet enfant de deux ans du sud de Sumatra qui fumait jusqu’à quatre paquets par jour ? Aujourd’hui dans sa neuvième année et sauvé de son addiction précoce par un célèbre psychologue pour enfants de Jakarta, il représentait un exemple extrême d’un problème bien réel et très profond.

Aujourd’hui, on estime qu’environ 75% des hommes indonésiens de plus de 15 ans fument, le taux le plus élevé au monde, et rien n’indique que la situation pourrait s’améliorer avec les générations suivantes. 20% des 13-15 ans fument. Avant même l’âge de 10 ans, 20% des enfants ont déjà essayé la cigarette, et ce chiffre augmente à près de 90% à l’âge de 13 ans. Ainsi, les décès liés au tabac s’élèvent à 250.000 par an dans l’archipel.

Ces statistiques expliquent pourquoi l’Indonésie est le deuxième plus gros marché pour le tabac au monde après la Chine, vendant plus de 315 milliards de cigarettes par an. Le pays exporte aussi beaucoup de cigarettes, et l’industrie du secteur enregistre des ventes annuelles de plus de 21 milliards de dollars, avec des prévisions de croissance d’environ 5% par an.

Le tabac contribue approximativement à hauteur de 10% des revenus de l’impôt de l’Indonésie, et emploie quelques 2,5 millions de personnes dans la culture et la manufacture. Il est dès lors peu étonnant que le pays prévoit de doubler sa production dans les dix ans à venir. Ou qu’il s’attaque à la cigarette électronique.

En novembre dernier en effet, le gouvernement a annoncé une taxe de près de 60% sur l’importation des vapoteuses, et le durcissement du processus d’obtention de licence pour les vendre. Interrogé sur le sujet, le ministre du Commerce a apporté une solution simple au nombre croissant d’utilisateurs. « Ils n’ont qu’à devenir des fumeurs classiques » a-t-il expliqué.

Cinq acteurs majeurs contrôlent les trois quarts du marché indonésien. Le leader est HM Sampoerna, contrôlé à 92,5% par Philip Morris International (qui produit aussi les Marlboro). Viennent ensuite deux conglomérats indonésiens, Gudang Garam et Djarum, connus pour leurs kreteks, ces cigarettes traditionnelles au clou de girofle. Le quatrième acteur est British American Tobacco, suivi du groupe local Nojorono Tobacco.

Ces entreprises ont depuis longtemps une influence politique et financière significative en Indonésie. Le pays est ainsi le seul en Asie à ne pas avoir ratifié la Convention-cadre pour la lutte antitabac de l’Organisation Mondiale de la Santé, que même la Chine, ou des progrès tangibles ont été réalisés, a signée.

Cette convention inclut des restrictions sur le lobbying autorisé sur les gouvernements par les cigarettiers, sur la vente aux enfants ou le tabagisme passif. Elle reconnait également qu’une interdiction complète du marketing et des activités de promotion sont le moyen le plus efficace pour réduire le tabagisme chez les jeunes.

De son côté, le gouvernement indonésien croit qu’un contrôle plus strict du tabac nuirait à l’industrie et à ses travailleurs. Il a pourtant été calculé que les coûts liés à la consommation de tabac en Indonésie (malgré le fait que le BPJS ne prend pas en charge le traitement des maladies engendrées selon eux par le tabagisme) dépassent de beaucoup les recettes engendrées par cette industrie, dont les propriétaires des quatre conglomérats pèsent à eux seuls environ 43 milliards de dollars.

Alors que les autres pays d’Asie du Sud-Est font des progrès sensibles vers l’interdiction du marketing lié au tabac, l’Indonésie est véritablement devenue le Disneyland de l’industrie. On peut y acheter des cigarettes à l’unité pour 0,07 dollars et un paquet de vingt Marlboro y est vendu pour environ 1,55 dollars.

L’Indonésie est le seul pays de la région autorisant encore la publicité directe pour le tabac. Celle-ci est partout. A la télévision et à la radio (entre 21h30 et 5 heures du matin), sur les panneaux publicitaires publics, sur l’Internet, dans les restaurants et cafés, aux concerts de musique et dans les évènements sportifs. Les messages sont destinés aux jeunes et promeuvent l’humour, l’aventure, le courage et le succès.

L’industrie du tabac se positionne aussi comme un acteur majeur de la société indonésienne à travers ses activités et initiatives sociales et de sponsoring auprès des communautés. Sampoerna a développé son propre système scolaire, distribuant des bourses, soutenant les écoles rurales et formant des enseignants et directeurs d’école.

Djarum soutient massivement le badminton, sport national, et construit des académies de sport pour les jeunes talents. Gudang Garam sponsorise activement les évènements ciblant la génération digitale.

En résumé, l’Indonésie a un énorme problème avec le tabac. Elle doit notamment faire beaucoup plus pour protéger les jeunes, ceux n’ayant pas assez d’expérience pour effectuer des choix informés. L’interdiction totale de la publicité pour le tabac doit être mise en place, ainsi que des mesures plus strictes et plus contrôlées quant à la vente de cigarettes. Le sponsoring et les activités sociales doivent aussi être remis en cause, les coûts liés au tabac dépassant de beaucoup ses contributions positives. Enfin, les taxes sur les cigarettes et donc leur prix doivent être augmentés de manière drastique. Aux Philippines, le gouvernement a réduit le nombre de fumeurs en augmentant les taxes, tout en maintenant les recettes de l’État. Il est donc possible de le faire dans l’archipel, où plus de 70% des fumeurs affirment qu’ils envisageraient d’arrêter si le paquet atteignait 50.000 Rupiah (3,5 dollars).

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