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Les tribulations d’un komodo de bois autour de la Terre

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Il y a plus de 20 ans de cela, alors que je finissais ma maitrise sur les dragons de Komodo dans le parc national du même nom, Pak Ishaka, le meilleur sculpteur du village de Komodo – un endroit où les gens n’avaient pourtant aucune histoire de production de sculptures ni même d’aucun artisanat – m’a donné un dragon de bois sculpté. Ne me demandez pas comment j’ai réussi à transporter cet encombrant objet d’1,5m dans un petit avion depuis l’ouest de Flores vers Bali puis jusqu’en Angleterre sans le casser ! Tout ce que je peux dire c’est qu’il s’agissait d’un véritable défi, mais quand finalement il fut posé sur la pelouse de la maison par une belle journée ensoleillée d’Angleterre, il avait vraiment l’air majestueux.

Je suis retourné récemment au pays pour vider le contenu de la maison de mon père avant de la vendre et il m’est arrivé une expérience intéressante. Une des dernières choses que j’ai portée à la remise fut le dragon de Komodo en bois, que j’ai laissé une bonne semaine dans notre living room désert. Plusieurs visiteurs ont réagi avec grande surprise en entrant dans la pièce. Et en tombant sur ce dragon, ils m’ont demandé s’il était vrai, empaillé et même encore vivant ! Cela donne une idée de la précision avec laquelle la sculpture avait été réalisée.

Je n’ai aucun talent artistique d’aucune sorte, je ne peux ni peindre ni sculpter. Toutefois, je trouve très plaisantes les représentations artistiques d’animaux et de plantes et j’ai collectionné un bon nombre de tableaux et statues de la vie sauvage depuis des années. Certains sont réalistes, comme par exemple mon dragon de Komodo, la représentation étant extrêmement détaillée et vivante. D’autres, comme un certain nombre de peintures balinaises de combats de coqs, sont plus abstraites, avec des mouvements de pinceaux et des taches de couleurs. Elles ne sont pas faites pour être « vivantes » mais néanmoins portent l’esprit et l’essence de l’animal dépeint. Les sculpteurs dayaks de Kalimantan sont particulièrement réputés pour leurs précises représentations de la vie sauvage. Un artiste talentueux est capable de transcrire la vie qui est à l’intérieur d’un animal ou d’une plante dans une œuvre d’art.
Par conséquent, ayant visité de nombreuses boutiques à Bali où ce genre d’objets artistiques sont vendus, je suis subjugué par le fait que la majorité de ces peintures ou sculptures d’animaux ne sont que de bien pauvres imitations de leurs modèle réels. Et de loin. Bien sûr, la plupart des gens ne sont pas de grands artistes, et ils produisent souvent en masse et rapidement ce genre d’articles pour les touristes. Qui achètent ces produits mal faits ? C’est vrai, certaines reproductions sont celles d’animaux que les gens n’ont jamais vus en vrai. Par exemple les girafes, les pandas géants, les lions et même les éléphants, qui ne sont pas originaires de Bali. D’autres sont faites à partir de bêtes mythiques, voir les ogoh-ogoh, statues de dieux et de monstres qu’ils font défiler le long des rues avant Nyepi, le jour du silence balinais. Les temples sont pleins de déités hindoues, dragons (naga), créatures et démons mi-hommes mi-animaux d’un autre monde. Il est probablement remarquable de voir combien il y a de détails dans ces représentations d’êtres surnaturels, peut-être une indication que certains les voient pour de bon ! Après tout, pour de nombreux croyants, il n’y a pas de séparation entre les êtres des mondes visible et invisible !

Les représentations de créatures si communes comme les chats, les chiens, les canards, les singes et les vaches sont presque impossibles à reconnaître, ou plus simplement terriblement exécutées ! C’est comme si les fabricants n’avaient jamais vraiment regardé un chat ou un chien avant ! Les tortues de mer sont un autre bon exemple. Les tortues ont une longue histoire dans la culture balinaise, pas seulement comme nourriture mais aussi comme symboles cérémoniaux, donc on pourrait penser que tout un chacun sait à quoi ressemble une tortue. Eh bien non, on voit des statuettes de tortues qui sont à peine identifiables. Prenons un autre exemple, l’étourneau de Bali, mascotte de la province qui figure sur la pièce de 200rp et dont les images peintes, reproduites sans fin dans les art markets, les font plus ressembler à des poulets qu’aux magnifiques oiseaux qu’ils sont réellement. J’imagine que cette capacité de distinction fait défaut à la plupart des fabricants, ou bien qu’ils s’en moquent, et que la plupart des acheteurs sont aussi incapables de distinguer le travail méticuleux du travail bâclé.

Parfois, on voit des représentations extrêmement précises des animaux les plus incongrus, spécialement ceux que les gens n’aiment pas d’ordinaire. Cela comprend des sculptures de scorpions, d’araignées, de millepattes, de mantes et même de mouches. Combien de personnes vont-elles vouloir acheter une statue de mouche, complète, avec ses pattes poilues reproduites avec amour ?

Par conséquent, je suis bien obligé d’en déduire, qu’une fois encore, pour bien trop de personnes, la nature et ses trésors sont bien lointains, inconnus et mystérieux comme le seraient des fantômes ou tout autre être surnaturel. Elles seront sans aucun doute capables de faire des distinguos entre les types et les qualités des différentes voitures de sport ou smartphones, mais seront incapables de faire la différence entre un millepatte et un serpent ! La nature n’a pas d’importance pour elles. Et cela implique que la nature est même de moindre importance pour elles que les biens de consommation modernes.

L’an dernier, j’ai visité le musée de Sainsbury, dans le Norfolk, en Angleterre, et j’ai été impressionné par la qualité des statues et figurines de bronze qui y sont exposées. Elles viennent à l’origine d’ici (Java) et comprennent de belles représentations vivantes d’humains et d’animaux ; mais elles ont 4000 ans ! Vraiment, il y avait des artistes qui travaillaient dans les anciennes communautés indonésiennes qui avaient le talent nécessaire pour créer de délicats modèles des animaux autour d’eux et qui en plus ont défié le temps. Dans 4000 ans, je me demande ce qu’il restera des tonnes de figurines, de statues, de peintures d’animaux qui encombrent actuellement les étalages le long des routes. Combien d’entre elles survivront pour impressionner et émouvoir les gens d’un futur lointain, comme ces objets anciens qui m’ont régalé l’an dernier.

En ces temps où la vie sauvage disparait de plus en plus, j’espère qu’il y a encore aujourd’hui quelques jeunes qui ont le talent et l’enthousiasme nécessaire pour créer de beaux objets représentant le monde naturel. Et quid de mon gros Komodo de bois ? Quand la plupart des statues de dragon de Komodo de Bali ne ressemblent vraiment à rien, le mien est un véritable trésor. Il maintient mon espérance que, quelque part, il y a des gens qui ont encore assez d’appréciation pour les choses de la nature… Et j’ai l’idée qu’un jour, mon dragon va faire le chemin de retour vers le pays où il a été si aimablement créé.

Pour toutes questions sur la vie naturelle en Indonésie, posez vos questions par courriel à rphlilley@yahoo.co.uk, ou sur Facebook à « Ron Lilley’s Bali Snake Patrol »

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