Les Indonésiens au premier rang des climatosceptiques

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Une enquête récente menée par l’entreprise d’étude d’opinion YouGov et l’Université de Cambridge révèle que 18% des Indonésiens ne croient pas que l’activité humaine soit responsable du changement climatique. 6% supplémentaires pensent qu’il n’y a tout simplement pas de changement climatique. Ce sont les scores les plus élevés parmi 23 pays étudiés. Comment expliquer ces résultats ?

L’activité humaine est-elle responsable du changement climatique ? Selon les données recueillies et compilées par la NASA, plus de 97% des scientifiques répondent positivement à cette question. Mais si vous interrogez les Indonésiens, près d’un sur cinq répond non. Sur les 23 pays inclus dans cette recherche, l’Indonésie compte le plus grand pourcentage de climatosceptiques, suivie par l’Arabie Saoudite (16%) et les Etats-Unis (13%).

L’Indonésie a pourtant beaucoup à perdre avec le changement climatique. La capitale Jakarta sera potentiellement sous les eaux d’ici 2050 à cause de la combinaison de la hausse du niveau de la mer et d’une surexploitation de ses sous-sols pour les besoins en eau d’une ville de plus de dix millions d’habitants. De plus, le pays qui n’occupe qu’un peu plus de 1% de la surface terrestre globale, accueille certains des écosystèmes les plus riches au monde. Ses îles sont hôtes de 10% des espèces florales existantes, de 12% des mammifères, de 17% des amphibiens et reptiles et de 17% des oiseaux.

Malgré cela, l’Indonésie est le cinquième plus gros pays émetteur de carbone, principalement à cause de la déforestation et de la transformation par brûlis de ses tourbières pour la plantation de palmiers à huile. Et ce alors même que 50 à 60 millions d’Indonésiens dépendent directement de la forêt pour leur subsistance.

L’archipel est le premier producteur mondial d’huile de palme. Entre 2001 et 2017, près de 240 000 kilomètres carrés de forêts – soit environ la surface du Royaume Uni – ont été coupés, en grande partie pour laisser place à des plantations de palmiers à huile. Et l’Indonésie a prévu de continuer l’expansion de son industrie d’huile de palme, tout en doublant sa consommation intérieure de charbon d’ici 2027 pour répondre à ses besoins énergétiques croissants.

Alors que la classe moyenne indonésienne se développe rapidement, ses villes deviennent également de plus en plus dépendantes de l’automobile pour les déplacements des populations. Ainsi dans la prochaine décennie, la consommation d’énergie devrait dépasser la déforestation comme source première des émissions de CO2 du pays.

Mais alors pourquoi tant d’Indonésiens se montrent-ils sceptiques face aux origines humaines du changement climatique ? La religion semble être un facteur. L’Indonésie et l’Arabie Saoudite, les deux pays au sommet de la liste des climatosceptiques, sont des endroits où la croyance religieuse est particulièrement forte. A un degré moindre, c’est aussi le cas des Etats-Unis, troisième du classement. Dans une étude menée par le l’institut de recherche Pew en 2018, plus de 90% des Indonésiens affirmaient que la religion était « très importante » pour eux.

« Nous savons que les croyances religieuses et supra-naturelles en général entrent en conflit avec les modes de pensée basés sur la preuve, explique Jeffrey Winters, du département de science politique à l’Université Northwestern aux Etats-Unis. Nous pouvons par conséquent attendre des sociétés où la pensée religieuse est très influente qu’elles soient aussi plus enclines à nier les arguments scientifiques sur le changement climatique ».

Un autre facteur dans le taux élevé de climatosceptiques en Indonésie pourrait être le rôle des médias et de l’éducation. Bien qu’il existe des efforts disséminés pour intégrer le changement climatique dans les standards éducatifs, ce dernier n’est pas reconnu dans le système éducatif public national. Une majorité de la population est donc informée sur le climat par la télévision et la radio.

En ce qui concerne les médias, une étude réalisée par le British Council s’est penchée sur les mots-clés utilisés dans le journal national le plus populaire en Indonésie, Kompas. Cette étude révèle que le nombre d’articles contenant l’expression “changement climatique” est bien moins important que ceux contenant les mots “corruption”, “terrorisme” et “élection”. Même dans les articles qui le mentionnent, ce n’en est souvent pas le thème principal.

L’Indonésie a promis de réduire ses émissions carboniques de 29% d’ici 2030 dans le cadre des accords de Paris sur le climat, mais a fait peu pour atteindre cet objectif. Ce qui est d’ailleurs le cas d’une majorité de pays. Le pays a même menacé de se retirer de ces accords quand l’Union Européenne a évoqué la possibilité d’une élimination progressive de l’huile de palme en tant que biocarburant. Plusieurs responsables indonésiens ont alors fait remarquer le peu de répercussions auxquelles les Etats-Unis ont fait face en se retirant des accords de Paris.

« En ne prenant pas le climat au sérieux les Etats-Unis donnent une grande excuse au gouvernement indonésien pour lui aussi ne pas le prendre au sérieux, avait affirmé en décembre dernier à Vox Jonathan Busch, un économiste spécialiste de l’environnement à l’institut Earth Innovation. Ils ont bien d’autres problèmes nationaux sur lesquels porter
leur attention ».

Les forêts et tourbières de l’archipel stockent des quantités très importantes de carbone. Pour éviter leur destruction et la libération de ce carbone dans l’air, des experts affirment que les pays plus riches devraient mener la charge en soutenant les efforts de protection environnementale en Indonésie. La Norvège, par exemple, a promis à cet effet un milliard de dollars pour des forêts indonésiennes.

Les choix du Président Jokowi quant au traitement de l’empreinte carbone de son pays ne sont pas clairs. Bien qu’un moratoire sur de nouvelles plantations de palmiers à huile en forêt primaire soit en place depuis 2011, il a parlé de le révoquer et exprimé son intérêt à vendre de l’huile de palme non régulée à la Chine et à l’Inde. Le changement climatique a en outre pesé bien peu au cours de la dernière campagne présidentielle face au développement économique. La prise de conscience des responsabilités humaines sur le changement climatique risque de ne pas avoir lieu lors de ce nouveau quinquennat en Indonésie.

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