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Les deux frères graveurs de Tampaksiring

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Si le Bali de ce nouveau siècle vous donne quelque peu le tournis avec son extraordinaire énergie cosmopolite et que vous vous sentez de temps à autre en demande de plus d’authenticité, partez à la découverte des autres régions de l’île. Vous vous souviendrez alors pourquoi vous l’avez aimée la première fois et découvrirez que le lien entre passé et modernité n’est pas nécessairement artificiel. Renseignés par un lecteur designer et grand amateur d’artisanat (voir ci-dessous), nous sommes donc partis à la rencontre des frères Sudana et Suardana, 34 et 23 ans, dans leur maison de Tampaksiring. Ces deux enfants d’instituteur, lui-même graveur à ses heures, portent avec une dévotion et une modestie toutes balinaises un savoir-faire qui appartient de façon informelle à tout un village sans que cela soit encore reconnu de façon officielle. « A l’origine, les gens du village ont commencé à graver des noix de coco avec des thèmes traditionnels ou tout simplement des scènes rurales », explique Sudana. Aujourd’hui, avec l’évolution des techniques et l’habileté balinaise légendaire, cette activité est passée à la vitesse supérieure.

La grand rue de Tampaksiring affiche maintenant de nombreuses boutiques où l’on vend cet artisanat local et c’est là que les deux frères ont leur échoppe, devant la demeure familiale qui contient également leur petit atelier. Sudana, l’aîné, est le seul à avoir fait des études d’arts appliqués et il a ensuite transmis son savoir à son cadet Suardana. Il est également peintre, très influencé par Salvador Dali, mais il avoue négliger de plus en plus la peinture au profit de la gravure, une activité qui fait tourner la marmite. Ils ont désormais une majorité de clients occidentaux parmi leurs commanditaires et produisent en petite série toutes sortes de motifs sur des supports variés. « Selon la taille, la difficulté et le matériau, nous pouvons faire jusqu’à 4 pièces par mois et par personne », commente pour sa part Suardana. Un petit pendentif en forme de Ganesha peut prendre jusqu’à une semaine de travail…

Si les motifs balinais font le bonheur des touristes et alimentent les commerces de souvenirs de l’île d’os gravés en provenance de Tampaksiring, les deux frères aiment surtout le défi que représentent les commandes d’acheteurs étrangers. Leur habileté se retrouve confrontée à la réalisation de figurines ou de motifs bien loin de leur propre culture et cela les amuse de réaliser sur simples photos des statuettes genre « donjons et dragons » ou des amulettes pour du merchandising gothic ou metal. Le marché local, qu’il soit balinais ou indonésien, existe aussi et on leur commande souvent des manches de kriss en bois d’ébène et même des pipes depuis la capitale. Sont-ils des artistes ou des artisans ? Cette question qui taraude l’esprit occidental n’a pas de réponse à Bali. Sudana hasarde cependant une hypothèse pour nous faire plaisir. Il estime qu’un travail de commande ne peut pas être considéré comme de l’art… D’ailleurs, ils ne signent pas leurs réalisations, pas même leurs œuvres personnelles. Paradoxe, il leur arrive de signer une série à la demande de clients… occidentaux.

L’atelier est un simple local ouvert à tout vent à l’arrière de la maison familiale avec deux postes de travail et quelques étagères chargées de bric et de broc couvert de la poussière des différentes matières utilisées. Les outils anciens, pointes, ciseaux à bois et marteaux côtoient les fraises électriques plus récentes qui permettent de travailler plus vite. « A l’origine, nous utilisions tout simplement des roulettes de dentiste, mais une société a eu l’astuce d’améliorer l’outil spécialement pour nous, graveurs », commentent les deux frères. « On nous demande souvent de travailler à la main, surtout pour les pièces uniques comme les manches de kriss par exemple car le résultat a plus de caractère », précise Sudana qui reconnaît n’utiliser la fraise que pour les séries. Les deux graveurs de Tampaksiring rêvent maintenant de populariser cet artisanat encore naissant auprès des jeunes du village afin de pérenniser cette activité qui est devenue en quelques décennies un symbole du talent des habitants de cette région.

La “vegetable table” de Stephane Makedonsky

Ce décorateur de théâtre et de cinéma, designer à ses heures et grand admirateur du savoir-faire artisanal sous toutes ses formes a fait appel aux frères Sudana et Suardana pour réaliser certaines parties de ce meuble d’exception visible à la galerie Antonine Catzéflis, 23 rue Saint-Roch 75001 Paris. Il a fallu trois mois de travail pour l’assembler, six mois de fabrication des bronzes et des serrures qui ont nécessité 29 moules pour 116 pièces produites au total. Les deux frères ont donc sculpté des cires de bijouterie et de la résine. « Des matériaux qu’ils n’avaient jamais pratiqués car personne ne leur avait encore demandé d’autres techniques et surtout une demande aussi nouvelle et complexe. C’est même la première fois qu’ils voyaient de la cire », commente ce Parisien de 53 ans qui a travaillé sur des films comme « Tanguy », « Les aiguilles rouges », « La piste » ou « La confiance règne ».

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