L’ERUPTION DE L’AGUNG EN ECRAN LARGE DEPUIS LEMPUYANG

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Alors que nous prenons peu à peu conscience qu’il y aura désormais un avant et un après l’éruption de l’Agung, comme il y a eu un avant et un après la crise monétaire ou encore les attentats islamistes, nous nous sommes posés la question de savoir quel meilleur parti pouvait être tiré de ce réveil de la montagne sacrée balinaise. Car après tout, si le tourisme est en berne à cause de l’Agung, en raison de l’incertitude que cela crée sur le trafic aérien, il faut rappeler à tous que l’île reste sans danger sur quasiment 99% de son territoire. Et aussi qu’admirer les soubresauts de ce monstre tellurique est une activité touristique en soi. Qui peut se faire d’ailleurs en toute sécurité depuis une petite montagne qui lui fait face et qui est parcourue d’un ensemble de temples parmi les plus anciens de l’île. Bienvenue au grand show de l’Agung depuis les temples de Lempuyang…

Nous avons bien évidemment conscience que l’éruption d’un volcan apporte son lot de malheur à la population environnante. C’est d’ailleurs ce qui se produit actuellement avec le déplacement de villageois par dizaines de milliers, c’est aussi ce qui se passe avec l’arrêt net du tourisme qui va envoyer l’économie de Bali dans une spirale de récession dont nous ne mesurons pas encore complètement les effets. Mais une éruption volcanique apporte aussi des bienfaits, comme une fertilité accrue des sols. Les autorités balinaises, avec le gouverneur Made Mangku Pastika en tête, si elles ont manifesté une très grande inquiétude sur le devenir économique de l’île, ont aussi rappelé que le monde agricole devrait tirer de nombreux bénéfices du réveil de l’Agung, grâce aux alluvions qui vont descendre dans les plaines. Et qu’il était peut-être temps pour les Balinais de retourner dans les champs, comme l’a suggéré le gouverneur. C’est avec ce genre de réflexions plein la tête que nous nous dirigeons vers l’ensemble de temples de Lempuyang, à environ 2h30mn de route du sud de Bali.

Sur le parking où nous sommes arrivés les premiers ce matin-là, un certain Made s’enquiert de nous et de l’objet de notre visite. L’ayant sans doute deviné, il nous parle d’emblée de l’activité de l’Agung depuis ces derniers jours, dans un français approximatif. « Après chaque éruption importante, les gens affluent, ils débarquent dès 4h du matin pour être prêts au lever du soleil », nous confie-t-il alors que nous prenons un café avec lui au warung du coin. L’ensemble des huit temples de Lempuyang, aussi magnifiques soient-ils, avec ses 1700 marches à grimper entre le 3ème temple et celui du sommet, est aujourd’hui passé au second plan en termes d’intérêt pour les visiteurs. C’est surtout le 2ème temple, le Pura Penataran Agung Lempuyang, à 150m du parking, donc facile d’accès, qui est prisé des touristes. Il offre à tous une photo extraordinaire à prendre, au milieu du candi bentar, ces montants de portail typiquement balinais, avec le panache de fumée de l’Agung en arrière-plan. Quantité d’images postées sur Instagram ces dernières semaines ont été prises ici.

Purification à l’eau bénite d’abord
Alors que nous inscrivons notre nom et faisons une donation pour avoir le droit d’entrer dans ce sanctuaire religieux hindo-balinais parmi les plus anciens de l’île, « Plus de 2000 ans », nous assure Made sans sourciller, il attire aussi notre attention sur une éruption colossale de fumée blanche qui vient de se produire. L’Agung saluerait-il notre venue ? Il est vrai que le site de Lempuyang était un lieu de culte avant même l’introduction de l’hindouisme sur l’île. Sans doute en raison de son positionnement privilégié face à l’Agung, comme un promontoire posé au pied de la montagne des dieux. Nous parcourons rapidement les 150m qui nous séparent du Pura Penataran Agung Lempuyang avec l’idée de la photo à ne pas rater. Malheureusement, la colonne de vapeur et de cendres crachée par l’Agung s’est déjà mélangée avec les nuages qui s’amoncellent autour du sommet. Nous mitraillons quand même après qu’un jeune homme nous ait purifiés à l’eau bénite. Nous sommes à 600m d’altitude et l’Agung s’offre à nous dans toute sa beauté, en écran panoramique.

Le plus haut temple de l’ensemble de Lempuyang est considéré comme un des « six sanctuaires du monde » dans la religion hindo-balinaise. C’est le Pura Pucak Lempuyang Luhur, habité par des macaques et planté de bouquets de bambous qui renferment de l’eau bénite que seul un pemangku est habilité à couper. C’est le but suprême de notre visite, estimant que tout en haut, à plus de 1000m d’altitude, nous aurons la meilleure vue sur l’Agung. La route qui nous y mène est d’abord une ligne droite vaguement asphaltée sur laquelle des motos-taxis offrent leur service. Ce n’est pas notre genre de nous faire transporter et nous avançons d’un bon pas sous le soleil naissant. Arrivés au 3ème temple, Pura Pesucian Telaga Mas, une dadong endormie et emmitouflée dans une couverture nous propose des « derink » en rigolant. Un petit autel est dédié à une source qui coule du sommet. C’est ici que va commencer l’aventure des 1700 marches, soit l’équivalent de 85 étages. La démarche un peu empêtrée par le sarong obligatoire, nous apprécions cependant que l’escalier soit couvert par les arbres. Nous grimperons à l’ombre.

Un peu de religion avec trois pemangku
Sur la route, nous doublons des « porteuses », des femmes qui transportent sur leur tête des sacs d’une trentaine de kilos pour les travaux de réfection qui ont lieu au 7ème temple : Pura Pasar Agung. Elles vont et viennent tout au long de la journée, chargées comme des bêtes de somme, avec le sourire, nous lançant du « hello Mister » à chaque fois que nous les croisons. Nous passons des singes aussi, indifférents à notre effort. Le long de ce grand escalier sont disposés des stands de boissons et snacks, tous fermés ou presque. Comme nous sommes les seuls visiteurs, nous sommes poursuivis par les assiduités des rares camelots : « Derink ! Banana ! » Nous ne voulons pas nous alourdir, ni même nous arrêter. Nous arrivons à une bifurcation, celle de l’embranchement vers les trois temples Telaga Sawang, Lempuyang Madiya et Bisbis. Nous nous y aventurons pour découvrir les deux premiers, en pleine réfection. Nous découvrons que ces deux temples sont également accessibles par une route. En haut des marches, trois pemangku sont assis à discuter. Nous allons vers eux.

Devant la porte du Pura Lempuyang Madiya, nous nous asseyons avec les prêtres le temps de deviser gaiment de choses et d’autres. A notre gauche, la vue sur l’Agung est en cinémascope. Un des prêtres nous assure que le volcan est à une quinzaine de km à peine à vol d’oiseau. Le spectacle est somptueux, envoutant, inquiétant aussi. Puis, nous parlons religion, ce qui est plutôt logique dans un temple, non ? A notre surprise, un des prêtres nous assure que la religion est trop présente en Indonésie, contrairement à la France, dit-il, et que cela conduira le pays à sa perte. Drôle de discours pour un homme du culte ! Un des trois religieux ne semble pas du même avis et esquisse une grimace dubitative devant les commentaires un peu abrupts de son homologue. Nous en rajoutons une couche avec une petite tirade sur les bienfaits de la laïcité avant de demander congé.

L’Agung disparait malheureusement dans la brume
Nous rebroussons chemin pour retrouver l’escalier vers les deux derniers temples, but ultime de notre ascension. En repassant devant notre petite vendeuse de snacks, celle-ci tente encore sa chance. Sans succès. Quelques dizaines d’« étages » plus loin, nous tombons sur un attroupement très animé, que nous passons dans l’anonymat le plus total. C’est l’heure de la paye pour les porteuses et ça discute ferme de bonus et de retenues. Tout le monde a des choses bien plus importantes à faire que d’accorder de l’attention aux tamu qui passent en suant à grosses gouttes. Nous arrivons ensuite au Pura Pasar Agung, en totale réfection, un vaste chantier envahi d’ouvriers et de… macaques qui les observent, sans doute à l’affût de quelque chose à chaparder. Nous tentons de jeter un œil sur l’Agung, mais l’endroit ne s’y prête pas. Nous abordons dès lors la dernière portion de notre ascension, vers le Pura Pucak Lempuyang Luhur et ses bambous sacrés.

Sans doute à cause de l’altitude, la végétation a considérablement changé. L’humidité est maximum et d’ailleurs, nous nous voyons enveloppés peu à peu d’un brouillard de montagne. Les marches se font plus rares sur la fin, il y a même des portions du sentier ou l’on redescend un peu. Enfin, nous apercevons le temple, dans la brume. Un rapide coup d’œil en arrière nous apprend que l’Agung disparait tout comme nous dans les nuages. La longue ascension aura été vaine, nous devrons nous contenter des photos du temple de base (penataran) prises au départ de notre périple. Au Pura Pucak Lempuyang Luhur l’enceinte est de dimension modeste, une tribu de primates y réside et nous ignore, vaquant à ses occupations simiesques sous notre regard amusé. Nous voyons les fameux bambous qui contiennent l’eau bénite. Nous sommes seuls au monde et il fait de plus en plus frais. Nous resterons ainsi un bon moment dans le silence de la brume envahissante, en face à face avec ce volcan désormais invisible, avant d’entamer à regret la redescente vers le monde terrestre.

Eric Buvelot

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