L’eau, trouble de Jakarta

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Les terribles inondations du jour de l’An l’ont à nouveau rappelé : l’eau est à la source de certains des principaux problèmes auxquels la capitale indonésienne fait face actuellement. Et ni le changement de capitale, ni les vœux pieux politiques ne devraient empêcher les effets conjugués de la crise climatique et d’une gestion urbaine inexistante sur Jakarta. La ville coule, et coule encore.

En se réveillant le 1er janvier, les Jakartanais n’ont pu que constater les dégâts. Une nouvelle fois une partie de la ville se retrouvait sous l’eau. Depuis la veille, il n’avait arrêté de pleuvoir. Près de 40 centimètres d’eau de pluie sont tombés, un record en une journée depuis 1866 que les relevés existent dans la capitale. Certains quartiers se sont retrouvés sous deux mètres d’eau. Bilan de la catastrophe : presque 70 morts, 35.000 déplacés et plus d’un demi-million supplémentaire affecté.


L’histoire n’est pas nouvelle. Tous les ans à la même période Jakarta fait face à des inondations plus ou moins marquées. Mais l’ampleur des dégâts fait réagir les activistes environnementaux, qui appellent le gouvernement à une prise de conscience. Des résidents de la capitale se sont ainsi regroupés pour traduire le gouvernement local en justice. Ils l’accusent de négligence et d’incompétence dans la prévention et la gestion des inondations.


Le gouverneur de Jakarta Anies Baswedan est au cœur des critiques pour avoir diminué le budget dédié à la réduction des inondations tous les ans depuis son élection en 2017. Le budget a été réduit de 107 millions de dollars en 2020, une baisse de 26% par rapport à la diminution des inondations est pourtant une stratégie clé de l’adaptation des villes côtières comme Jakarta à la montée du niveau de l’eau provoquée par la crise climatique.

Anies Baswedan a été encore davantage mis en accusation quand il a été révélé que le budget 2020 alloué aux inondations avait été amputé afin de financer une course automobile de Formule E à venir. La ville a budgétisé 115 millions de dollars pour cette course de voitures électriques, que le gouverneur présentait l’année dernière comme un moyen de favoriser la prise de conscience environnementale…

Il n’existe pas de recette miracle pour stopper les inondations récurrentes à Jakarta. Imaginée comme une Amsterdam tropicale, les Hollandais y avaient développé un système de canaux afin d’écouler le flot d’eau qui descend des montagnes de la région de Bogor, où il pleut énormément. Treize rivières traversent ainsi Jakarta. Mais ces systèmes avaient été pensés pour une ville de 500.000 habitants. Elle en compte vingt fois plus désormais, et même un total de 30 millions avec son immense conurbation.


Le précédent gouverneur Ahok s’était attaqué de front au problème. Au prix d’évictions inévitables mais controversées d’habitants illégalement installés un peu partout sur les bords des rivières de la ville, il avait permis un désengorgement de celles-ci, et une réduction très sensible des inondations annuelles. Mais ces évictions lui ont fait perdre le soutien des électeurs les plus pauvres affectés par cette décision, puis elles furent utilisées politiquement contre lui par son opposant Anies, qui promettait la fin des évictions et donc en même temps la fin des efforts pour réduire la portée des inondations.

Mais l’eau de pluie, ou la montée des eaux due à la crise climatique, ne sont pas les seules à contribuer aux déboires de Jakarta. En effet, après des décennies de croissance incontrôlée et de leadership négligent, la ville s’effondre sur elle-même. Elle coule. Les promoteurs immobiliers et autres ont creusé un nombre inconnu de puits parce que l’eau n’est disponible au robinet que pour moins de la moitié de la population et à des prix annoncés prohibitifs par des entreprises privées auxquelles le gouvernement a accordé des concessions. Et malgré les pluies et l’abondance de rivières, les aquifères ne se remplissent pas parce que plus de 97% de la ville est désormais recouverte de béton et d’asphalte. Les espaces verts et ouverts qui absorbaient l’eau ont été construits. Les rivages de mangroves qui aidaient naturellement au contrôle des rivières et des canaux pendant les pluies diluviennes ont été remplacés par des bidonvilles ou des tours d’appartements.

Dès lors, toutes ces constructions, combinées au drainage des aquifères, entraînent l’effondrement et l’affaissement des sols et des sédiments sur lesquels Jakarta se repose. Conséquence : 40% de la ville se situe déjà en-dessous du niveau de la mer, avec de nombreux districts s’effondrant jusqu’à une vingtaine de centimètres par an, ce qui oblige le gouvernement à construire une barrière géante dans la baie de Jakarta. Ajoutez à cela que tous les développements informels, les kampung, ainsi que les usines de la ville, qui se sont installés le long des rivières et canaux, les utilisent comme déchetterie et égouts, amplifiant encore le problème.

Pour arrêter cet effondrement, la ville doit faire arrêter les forages de puits, ce qui signifie apporter aux résidents un accès permanent à de l’eau propre par un réseau de canalisations. Cela signifie aussi, afin de nettoyer et préserver les cours d’eau, de moderniser une des plus grosses villes au monde avec un système d’égouts, ou quelque chose qui y ressemble.
Rien de cela ne sera possible sans faire respecter la loi par les entreprises et usines (ce qui implique de s’attaquer à la corruption ) et sans réimplanter des populations ( ce qui implique de trouver des terrains et d’y construire des dizaines de milliers de logements).

La charge et les investissements sont colossaux. Néanmoins, le gouvernement de Jakarta a annoncé vouloir investir 40 milliards de dollars dans les dix ans pour améliorer ses transports et autres infrastructures. Une grande partie serait financée par la dette. Devant la tâche titanesque que représente la lutte contre les maux de Jakarta, le président Jokowi avance donc avec son plan de création d’une nouvelle capitale à Kalimantan. Au mieux, cela contribuera à la marge à une sensible amélioration de la situation à Jakarta. Au pire, nous ne sommes pas à l’abri d’assister à la création d’un nouveau désastre écologique en devenir avec la nouvelle capitale construite au cœur de ce qui était, il n’y a pas si longtemps encore, un havre réservé à la forêt tropicale.

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