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Le salon des laisses-pour-compte de l’islam

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Dans une ruelle discrète de Notoyudan, dans la banlieue de Jogjakarta, un salon de coiffure pas comme les autres fait depuis deux ans parler de lui en Indonésie. Le jour, on y coiffe les femmes; la nuit, l’endroit change de décor. Dans la pièce principale, les miroirs sont cachés derrière de grands draps brodés, la moquette est recouverte de tapis, et près des bacs à shampooing, un poster de La Mecque égaye des murs orange défraîchis. Sur les coiffeuses, les magazines de mode sont remplacés par des reliures du Coran, histoire de finir la transformation du salon en salle de culte. « La pièce est réaménagée lors de chaque séance de prières des élèves tous les lundis et jeudis. Pour le ramadan, on le fait tous les soirs », confie Mariyani, 53 ans, fondatrice de cette école coranique hors du commun.

La nuit vient de tomber sur Notoyudan. Devant la porte d’entrée, ils sont une dizaine à attendre, pile à l’heure de la prière du soir. En jeans ou portant le voile, Cinta, Tika, Jak et les autres font tous partie de la communauté gay et transsexuelle de Jogjakarta. A la différence d’autres lieux de culte de la ville, ils sont ici accueillis à bras ouverts. Interdits de mosquées en raison de leur orientation sexuelle, ils peuvent dans ce centre réservé aux travestis, lesbiennes et homosexuels pratiquer librement leur religion. « L’ inégalité religieuse existe en Indonésie. Beaucoup nous considèrent comme des gens anormaux. Certains n’osent plus se rendre dans les mosquées de peur d’être mal traités ou mal perçus. On a pourtant le même droit de prier que les autres », revendique celle, dont l’école, créée en juillet 2008, attire de partout dans le pays les laissés- pour-compte de l’islam.

Mariyani se travestit en femme depuis l’adolescence. Ancienne catholique, adoptée et élevée dans une famille pratiquante, elle dit n’avoir jamais souffert de problèmes d’intégration durant sa vie de chrétienne. « J’ai travaillé dans des églises à Bali ou à Jakarta sans avoir été rejetée. C’est peut-être plus facile du côté catholique, mais je me sens malgré tout musulmane », reconnaît-elle. Convertie à l’islam, elle fonde Pondok Waria (wanita- pria)afin de combattre toutes formes de discrimination. « Le Coran n’ interdit pas l’homosexualité ou la transsexualité. Dieu ne fait pas de différence entre les hommes », insiste-t-elle, consciente que l’ouverture d’un tel centre, dans le plus grand pays musulman du monde (210 millions de fidèles), a pu embarrasser les institutions religieuses indonésiennes.

«Pourquoi les travestis n’auraient-ils pas le droit de prier? interroge Semo Prasetyo, imam à la mosquée Mujahadah AlFatah.Certains mouvements radicaux le désapprouvent. Mais le Coran dit qu’on est tous égaux devant Dieu »

Sur les murs du salon, elle a exposé le portrait des imams qui viennent enseigner. Tous prêchent un islam modéré et affichent une certaine tolérance religieuse à l’égard de ces communautés. « Pourquoi les travestis n’auraient-ils pas le droit de prier ? interroge Semo Prasetyo, imam à la mosquée Mujahadah Al Fatah. Certains mouvements radicaux le désapprouvent. Mais le Coran dit qu’on est tous égaux devant Dieu ». Débutant l’apprentissage d’un
islam que beaucoup ont dû pratiquer en cachette, ces élèves en quête de foi ont droit à un programme initiatique sur- mesure : séances de prières collectives, enseignement de la langue arabe, lecture du Coran et cours de religion. « On a mis à leur disposition des fiches pratiques pour leur rappeler ce qu’il faut faire pendant les cinq prières de la journée. A quoi est-ce qu’elles correspondent et que peuvent-elles nous apporter dans notre vie de tous les jours ? On leur apprend aussi à bien se purifier et bien remercier Dieu », explique Mariyani.

Elève à Pondok Waria, Tika, une transsexuelle de 27 ans, n’a pas l’impression d’enfreindre les principes religieux. Elle a pourtant connu l’exclusion des mosquées. Faute de pouvoir identifier son sexe, personne ne savait où la faire prier : du côté des hommes ou des femmes ? Elle a donc bâti sa croyance toute seule dans sa chambre. « C’était difficile d’ apprendre la religion, je n’ étais acceptée nulle part. J’aurais bien voulu le faire avec d’autres musulmans pour recevoir une grâce plus forte de Dieu, mais ce n’était pas possible », regrette- t-elle. Avec ses ongles vernis, ses longs cheveux noirs et son chemisier, Tika cultive l’ambiguïté jusque dans la salle de prières. Agenouillée derrière l’imam, elle prie une première fois en homme, habillée d’un sarong noir. A la prochaine prière, elle revêtira une mukena blanche, ce voile portée par les femmes où seul le visage est découvert. « Ici, personne ne va me juger. Le Coran parle de ces changements de personnalité. Je ne fais donc rien de mal ».

Onze heures le lendemain. Depuis quelques semaines, Mariyani songe à ouvrir de nouvelles écoles pour travestis. Si celle de Jogjakarta accueille vingt-cinq élèves, âgés de 20 à 50 ans, sans compter les pratiquants de passage, elle sait que les discriminations à la liberté de culte touchent tout le pays. Depuis des années, les communautés gay et transsexuelle se trouvent dans le collimateur de mouvements religieux, garants du respect de la morale islamique. Plusieurs organisations, conservatrices ou radicales, condamnent ces pratiques sexuelles. A l’école Pondok Waria, l’imam Aris Widyono prie depuis un an aux côtés des travestis pour essayer, dit-il, les remettre dans le droit chemin.«Il sont le droit de prier, mais ces prières doivent les aider à redevenir normaux. Un jour, ils seront comme les autres » espère-t-il. Professeure de pensée islamique à l’institut indonésien des sciences, Sitit Musdah Mulia milite, elle, pour une meilleure intégration des homosexuels dans la vie religieuse. Elle cite cet extrait du Coran: « Hommes et femmes sont égaux, indépendamment de leur ethnie, de leur richesse, de leur position sociale et même de leur orientation sexuelle. » Selon elle, « c’ est l’ essence même que d’ une religion que d’humaniser les êtres humains et de leur devoir respect et dignité. »

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