Accueil National

Le président Jokowi à la peine… de mort

Moins de trois mois après l’investiture du président Joko Widodo, six condamnés à mort avaient déjà été exécutés. Onze autres mises à mort semblent imminentes et quatorze supplémentaires seraient prévues d’ici à la fin de l’année. Toutes liées au trafic de drogue. Une cause que le président souhaite nationale mais qui semble reposer sur bien peu, ou sur beaucoup d’hypocrisie…

Qu’il semble déjà loin le temps où Jokowi incarnait celui qui allait devenir le président des Droits de l’Homme, celui qui combattrait de front l’intolérance religieuse et reconnaitrait enfin les massacres d’Etat ayant laissé sur le carreau plus d’un million d’Indonésiens au milieu des années 60. C’était il y a trois mois. Une apparente éternité à l’échelle du temps politique indonésien.

Entre-temps, le nouveau président semble s’être trouvé un nouveau cheval de bataille : l’application systématique de la peine de mort pour tous les crimes liés au trafic de drogue, avec un penchant certain pour les condamnés à la peine capitale étrangers. Après s’être diplomatiquement mis à dos les gouvernements brésilien et hollandais, qui ont rappelé leurs ambassadeurs pour les exécutions de deux de leurs ressortissants en janvier, Jokowi semble insensible à l’idée de créer d’autres fronts de guerre diplomatique avec l’Australie, l’Espagne ou la France, dont d’autres ressortissants pourraient être exécutés de manière imminente.

Dans une récente interview à l’icône de CNN Christiane Amanpour, Jokowi expliquait ainsi : « Imaginez, chaque jour, 50 personnes meurent à cause des narcotiques, à cause des drogues en Indonésie. En un an, ça fait 18 000 personnes. […] Nous ne ferons pas de compromis pour les trafiquants de drogues. Pas de compromis. Pas de compromis ». Ces chiffres, ainsi que celui de 4,5 millions de consommateurs de drogue dans l’Archipel, ont été prononcés à satiété ces dernières semaines et devant toutes sortes d’interlocuteurs. Ils sont effectivement impressionnants. Mais ils ne reflètent pas la réalité. Les données sur les consommateurs reposent sur une projection faite en 2008 du nombre de consommateurs en 2013. Et incluent autant l’Indonésien ayant tiré sur un joint un soir de Premier de l’An que celui partageant ses seringues et dont l’overdose guette sa prochaine
prise d’héroïne.

Le chiffre de 50 morts par jour est encore plus choquant. Il provient de la même étude menée en 2008 par l’Agence Nationale des Drogues (BNN) et d’une question posée à un panel de 2143 personnes à qui était demandé combien de leurs amis prennent de la drogue puis combien en sont morts ? Il est dommage que le président Jokowi n’ait pas accordé davantage d’attention à cette autre étude toujours menée par le BNN et citée par Elizabeth Pisani, journaliste, auteure et scientifique américaine spécialiste de l’Indonésie, qui « montre que l’utilisation de drogue chez les jeunes a diminué de moitié entre 2006 et 2011, une période au cours de laquelle personne ne fut exécuté. (Par ailleurs) les étrangers ne représentent que 0,3% des 45 000 personnes arrêtées chaque année pour des faits liés aux narcotiques en Indonésie. »

Jokowi choisit donc délibérément de justifier la peine de mort pour les trafiquants de drogues par des données récoltées grâce à des méthodologies scientifiques ambigües, voire douteuses, et partielles. Cela ne l’empêche nullement de parler d’ «état d’urgence » et de la nécessité d’une « thérapie de choc ». Pourtant « toutes les études montrent que la peine de mort comme moyen de dissuasion ne marche pas », explique Phelim Kine, directeur d’Human Rights Watch pour l’Asie. Les voisins singapouriens et malaisiens l’ont aussi observé. Amnesty International, par la voix de son directeur régional Richard Bennett, va encore plus loin en affirmant que « le président Widodo essaye apparemment de montrer qu’il ne concède rien aux criminels, mais il n’y a aucune preuve que la peine de mort dissuade davantage que d’autres formes de punition. Il ferait mieux de s’assurer que son système judiciaire prévient et détecte les actes criminels, et qu’il assure des procès équitables
et non biaisés. »

Serge Atlaoui, un Français faisant partie de la liste des 11 prochains condamnés, devrait être d’accord avec cette dernière affirmation, lui qui s’est à de maintes reprises plaint d’étranges circonstances lors de son arrestation et d’un procès bâclé où ses droits auraient été bafoués. Cette intransigeance présidentielle est d’autant plus paradoxale qu’on estime à environ 300 le nombre d’Indonésiens actuellement dans les couloirs de la mort à l’étranger. Pour eux, l’Etat n’a parfois pas hésité à payer « le prix du sang », comme en avril 2014 quand l’Indonésie a sauvé une travailleuse domestique condamnée à mort pour le meurtre de son employeur en Arabie Saoudite, où sont concentrés, avec la Malaisie, la majorité des condamnés à mort indonésiens. En 2011, furieux à la suite d’une de ces exécutions, l’Archipel avait même imposé un moratoire sur l’envoi de travailleurs domestiques en Arabie Saoudite. Comment l’Indonésie va-t-elle désormais pouvoir traiter les situations de ses ressortissants condamnés a l’étranger ?

Si l’apparente fermeté de Jokowi est unanimement condamnée par les ONG internationales et les pays concernés, il n’en est pas de même dans les frontières nationales. Les Indonésiens ont un penchant naturel pour les hommes politiques forts, et très prononcé pour le nationalisme. Face à l’autre polémique dans laquelle il est actuellement enferré, à savoir la guerre ouverte entre la police et la Commission de lutte contre la corruption (KPK) et pour laquelle il est abondamment accusé à raison d’indécision, Jokowi voit dans l’application rude et non négociable de la peine de mort une occasion d’apparaitre fort et digne de sa fonction. En ne se soumettant pas aux pressions étrangères, il flatte également l’immense sentiment nationaliste. Sa posture serait donc aussi un calcul politique. Mais si tel est le cas, il s’agit d’un calcul politique à court terme. Un calcul qui nie volontairement les droits des accusés et leurs possibles efforts de réhabilitation.

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here