L’ALCOOL, UNE INDUSTRIE PAS COMME LES AUTRES EN INDONESIE

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Pays comptant la plus large population musulmane au monde, l’Indonésie reste pourtant un état séculier, où l’islam n’est pas religion d’état. Cette double identité touche en plein cœur l’industrie, la législation et la consommation d’alcool.

Pendant longtemps, l’importation d’alcool en Indonésie est restée un monopole d’état opéré par la société Sarinah. Les distributeurs devaient ainsi être autorisés par le gouvernement et ne pouvaient légalement importer que par l’intermédiaire de Sarinah. Ce n’est qu’en 2010 que le gouvernement a sensiblement ouvert le marché et accordé des licences d’importation à sept des principaux distributeurs de Sarinah. Ils seraient au nombre de seize actuellement. Il était estimé au moment de cette ouverture qu’environ 95% de l’alcool importé en Indonésie l’était illégalement, échappant à tout contrôle et à toute taxe.

Depuis 2014, la production et la consommation d’alcool sont interdites dans la province d’Aceh, qui applique la loi coranique. C’est le seul endroit dans l’archipel ou un bannissement pur et simple est en vigueur. Mais l’émergence puis le développement de la lame de fond de l’islam conservateur dans la société indonésienne ces dernières années met une pression récurrente et croissante sur le législateur. En 2012, le Front des défenseurs de l’islam (FPI), soutenu par d’autres groupes religieux, avait dès lors intensifié son travail de lobbying menaçant. La même année, le Parti uni du développement (PPP) propose ainsi au parlement une loi interdisant complètement la vente, la production et la consommation d’alcool en Indonésie. Sous pression, l’ancien président Yudhoyono avait par décret présidentiel classifié les boissons alcoolisées en trois catégories (moins de 5% d’alcool, entre 5 et 20% d’alcool, et plus de 20% d’alcool) afin de séparer bières, vins et spiritueux et de leur appliquer des taxes différentes. Comme souvent en Indonésie, un compromis est ainsi trouvé, évitant une interdiction totale qui aurait été désastreuse pour le tourisme, pour l’image modérée du pays et pour le respect des minorités non musulmanes et de certaines traditions locales.

Mais les prix des vins et des spiritueux ont ainsi augmenté dans les faits d’environ 150% entre 2009 et 2014. En 2015 pourtant, une nouvelle vague de plaintes des conservateurs musulmans conduit à un nouveau durcissement : la vente d’alcool devient interdite dans les petits commerces de proximité si populaires dans l’archipel, à l’exception notable de Bali. Et les taxes sur l’importation d’alcool augmentent encore cette même année. Dans les faits, celles-ci se présentent désormais comme telles : 150% de droits d’import pour les spiritueux ; 90% pour le vin ; et 14 000 rupiah (environ 1 dollar américain) par litre de bière. Taxes auxquelles il faut ajouter une taxe d’accise de 139 000 rupiah (environ 10 dollars américain) par litre de spiritueux ; 44 000 rupiah pour un litre de vin ; et 15 000 rupiah pour un litre de bière.

L’alcool légalement importé est donc devenu un produit financièrement inaccessible pour la très grande majorité des Indonésiens. Qui se tournent donc inévitablement vers l’alcool de contrebande, communément appelé « oplosan » en Indonésie. Généralement faits maison, ces alcools représenteraient jusqu’à 80% des ventes totales d’alcool dans le pays. Illégal et incontrôlé, l’oplosan peut présenter des dangers majeurs pour ses consommateurs. Mais les quelques 85 morts annuelles dues à la consommation d’alcool frelaté sont considérées comme un épiphénomène. Jusqu’à l’année dernière, quand plus de 100 personnes périrent en l’espace de quatre mois, et des centaines d’autres furent gravement malades. Dans certains cas, les boissons incriminées contenaient de l’anti-moustique. Mais le soufflet médiatique est vite retombé, suivi de près par l’attention des autorités pour le problème.

L’ironie de la consommation d’alcool en Indonésie réside dans le fait que les conservateurs religieux utilisent l’argument de la santé pour en limiter la vente, alors qu’en réalité c’est cette prohibition relative qui tue. Ils font au passage fi des traditions et de la diversité culturelle de l’archipel.

Car avec 0,8 litre d’alcool consommé par personne et par an en moyenne (le chiffre le plus bas en Asie), il est difficile de dire que l’Indonésie a un problème avec l’alcool. Cette consommation reste par ailleurs stagnante sur les dernières années.

Pourquoi des lors les géants de cette industrie continuent-ils d’accorder de l’intérêt à l’Indonésie ? « Avec sa taille, et même si seulement 10 à 15% des Indonésiens boivent de l’alcool, cela représente déjà un marché potentiel important, explique Dendy Borman, directeur des relations d’entreprise chez Diageo, parmi les quelques géants industriels mondiaux de l’alcool. De plus, c’est un marché émergent où le pouvoir d’achat augmente, donc il prend de l’importance naturellement ».

Cette entreprise britannique est le propriétaire des marques Guinness, Smirnoff, Tanqueray, Johnnie Walker ou Baileys entre autres. Leur produit phare en Indonésie est la Guinness, dont le pays est de manière assez surprenante
le 8e marché au monde.

Diageo possède depuis 2015 une usine de production à Bali.
Y sont produits entre 2 et 3 millions de litres par an, répartis entre les marques Guinness, Smirnoff, Captain Morgan et Gilbeys. Ces produits ne sont donc plus soumis aux énormes taxes d’importation et leur prix localement a baissé très sensiblement. En comparaison, les ventes totales de boissons alcoolisées en 2015 en Indonésie représentaient 120,2 millions de litres, en chute de 22,6% par rapport à l’année précédente.

Mais ce fabricant d’alcool, comme tous les autres acteurs de cette industrie, pourra-t-il continuer à voir croitre son activité en Indonésie ? Au-delà de la traditionnelle incertitude légale nationale, cela devrait dépendre beaucoup de la force et de la durée du virage religieux conservateur emprunté par la société indonésienne. Les doutes sont permis. Les espoirs aussi.

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