LA ROUTE DU PRISONNIER

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A la fin du 19ème siècle, le Français Adolphe Combanaire (1859-1939), un ingénieur électricien originaire de Châteauroux, débarque sur l’île de Bornéo à la recherche de la gutta-percha. Patriote invétéré, anglophone après des études à Londres et New-York, il a mis au point un système d’extraction de la gutta-percha des feuilles de l’Isonandra Gutta, un arbre à caoutchouc qui selon lui, ne se trouve qu’à l’intérieur de l’île. Pourquoi ? La gutta-percha est une gomme tropicale servant à isoler les câbles sous-marins. Entre exploration et espionnage commercial, il se jouera des autorités anglaises et hollandaises pour chercher cet arbre qui devait assurer la pérennité des communications internationales et donner à la France une position clé dans ce domaine alors naissant…

Le mois dernier, Adolphe Combanaire a été fait prisonnier du roi Song-Kong. Il est à présent emmené contre son gré dans la jungle.

Il me semble que je suis arrivé au maximum de mes concessions. Je ne vais cependant pas subir les volontés de ce moricaud et je riposte : « Je n’ai pas d’ordres à recevoir de toi, je ne partirai que demain ; je veux auparavant payer les hommes que j’ai envoyés chercher les canots. »
Il répond en ricanant :
« Vos hommes ? mais ils sont là !
Faites les venir ! »
En effet, à l’appel du Malais, mes deux messagers, qui n’ont probablement pas quitté le campong, s’approchent, tout penauds.
La seule explication serait de les assommer d’un coup de poing, mais ça ne pourrait que compliquer la situation déjà grave ; il vaut mieux opérer autrement : je leur donne à chacun un dollar en leur disant que je les dédommage, parce que je pense qu’ils ont dû faire leur possible pour exécuter mes ordres.
Un murmure d’étonnement circule dans le groupe des Dayaks, qui se sont rapprochés pour être les témoins de cette libéralité si inattendue.
Je me retourne vers Ali :
« Tu as compris ! nous ne partirons que demain et, maintenant, dis à tout ça de débarrasser les nattes, et vivement ! »
Une minute après je suis seul et je réfléchis à la situation dans laquelle je me trouve. Tout bien examiné, c’est un peu de ma faute : j’aurai dû passer plus au large de cette zone dangereuse ; mais, comme dit le proverbe, quand le vin est tiré il faut le boire ! En attendant je vais prendre mon bain. Deux Dayaks armés de fusils me suivent et assistent à mes ébats. Le Winchester entre les jambes, Ali fume sur la berge des cigarettes, avec l’attitude d’un chasseur qui surveillerait un précieux gibier.
Il affecte ensuite de se désintéresser de mes gestes ; il sait bien que sans mes bagages et sans guide je ne puis rien faire, et que tenter de s’échapper serait folie !
Je rentre au campong suivi de mon escorte et, pour employer la journée et me changer les pensées, je fais la lessive générale de mon linge.
Dans le cours de la nuit une idée me passe par la tête : je me rappelle ce que m’avait dit le Chinois de Siding au sujet d’un Malais qui trahissait les Dayaks !
Est-ce que, par hasard, ce serait cet Ali ?
Vers sept heures, douze porteurs s’approchent et commencent la répartition des bagages afin de former les charges. Le Malais donne des ordres et commande en maître. Je ne saurais le tolérer ! Je crie aux Dayaks qui reculent :
« Le premier qui touche à ce qui m’appartient, sans ma permission, je l’assomme ! »
Ali veut protester, mais je lui dis qu’il n’a qu’à se taire.
Pour bien préciser je continue :
« Je suis le maître de tout cela, et j’en ferai moi même le partage entre tous les takines ! Nous ne partirons que dans une heure, tenez-vous prêts à ce moment là ! »
Mon déjeuner terminé, je fais appeler Ali pour qu’il fasse préparer le départ ; il refuse de se déranger et, comme je suis aussi bien là qu’ailleurs, j’allume un cigare, attendant son bon plaisir. Il se décide enfin à commander les hommes, et les charges sont vivement réparties entre tous les porteurs.
J’en choisi un à qui je confie seulement le sac à l’argent et aux cartouches ; je lui recommande de ne jamais s’éloigner de moi. Pendant deux jours j’avais placé ostensiblement mon fusil auprès des bagages ; je suis même étonné qu’on ne me l’ait pas enlevé. J’y glisse deux cartouches, et après avoir donné au chef du campong, qui n’était certainement pas loin, puisqu’il est subitement revenu, un dollar par jour de présence, nous nous mettons en route.
Je me place à l’arrière, et Ali ferme la marche avec deux hommes qui seraient, je crois, fort embarrassés de se servir des deux mauvais fusils dont ils sont porteurs.
Au bout d’une heure je vois que nous nous dirigeons vers une haute montagne, en forme de pic dégagé de tous côtés.
Sur le bord du sentier de nombreux abris, vieux ou récents, me prouvent qu’il doit être très fréquenté.
La montée s’accentue et, après une succession de petites collines, le trajet devint pénible ; aussi je ne me presse pas et prends un malin plaisir à retarder la marche de ceux qui me surveillent. Il nous faut deux heures pour rejoindre nos hommes qui, en nous attendant, se reposent auprès d’un ruisseau.
Ali s’est avancé et leur donne l’ordre de repartir, s’imaginant sans doute que je vais suivre la colonne ; mais telle n’est point mon intention : je m’assieds sur un tronc d’arbre et, après m’être désaltéré, j’allume un cigare.
Ca ne fait pas l’affaire du Malais, qui laisse tomber avec rage la crosse de son arme sur le sol : je hausse les épaules, il crie aux porteurs de s’arrêter et, après m’être reposé, je donne l’ordre de partir.

Adolphe Combanaire (Extrait d’Au pays des coupeurs de tête – A travers Bornéo)

 

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