LA RELIGION DESORMAIS OFFICIELLEMENT AU CŒUR DE LA POLITIQUE INDONESIENNE

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On connait depuis peu les deux paires de candidats à la présidence et vice-présidence de l’Indonésie en avril 2019. Si les présences du président sortant Joko Widodo et de son challenger d’il y a cinq ans Prabowo Subianto étaient attendues, leurs choix pour la vice-présidence ont surpris. Ils ont néanmoins le mérite de la clarté : c’est dans la direction du conservatisme le plus rétrograde que se joue l’avenir du pays.

Les jeux sont faits. Rien ne va plus. En choisissant de s’associer à Ma’ruf Amin, une des plus grandes figures de l’islam indonésien, Jokowi a confirmé le tournant pris par la politique nationale lors de la campagne pour l’élection du gouverneur de Jakarta en 2016-2017 : la religion, et l’islam en particulier, est désormais au centre de la vie publique du pays.

D’un point de vue tactique et politique à court terme, le choix du président sortant a beaucoup de sens. Affaibli en 2017 par la chute de son ancien vice-gouverneur à Jakarta Ahok, toujours emprisonné pour blasphème, et perçu lui-même comme trop libéral sur les questions religieuses, Jokowi a choisi comme partenaire un homme dont le certificat en religiosité ne peut être remis en question.

Ma’ruf Amin, 75 ans, n’est autre que le leader du MUI, le tout puissant Conseil des Oulémas Indonésiens, le plus important corps musulman du pays qui regroupe les plus grandes organisations religieuses de l’archipel dont les deux principales, Nahdlatul Ulama (NU) et Muhammadiyah. Le MUI est ainsi l’autorité centrale qui émet les fatwas et recommande l’émission des certificats halals.
Ma’ruf n’est pas non plus étranger à la politique. Ancien député, il a aussi été un conseiller très écouté de l’ancien Président Yudhoyono.

Jokowi, présenté en une en 2014 par Time Magazine comme « un nouvel espoir » et « le nouveau visage de la démocratie indonésienne », embrasse avec ce choix le conservatisme religieux ambiant de la société indonésienne.

En s’associant au leader du MUI, il vient d’annoncer son abandon de la lutte pour les droits de l’homme et des minorités. Car c’est bien ce que représente Ma’ruf Amin. L’homme a soutenu la loi antipornographie et le bannissement des activités de la minorité Ahmadiyah. En 2017, il a témoigné contre Ahok dans son procès pour blasphème, tout en reconnaissant ne pas avoir visionné les images de l’extrait où l’ancien gouverneur de Jakarta était incriminé. En 2008, il supervisait une fatwa soutenant la mutilation génitale féminine. En 2015, une autre fatwa était promulguée afin de punir les relations homosexuelles, la peine pouvant aller jusqu’à la peine de mort.
Voilà jusqu’où Jokowi semble prêt à aller pour s’assurer un second mandat. Il a expliqué que son propre nationalisme, associé à la religiosité de son partenaire, se complètent et représentent la meilleure combinaison. Ma’ruf n’était pourtant pas, semble-t-il, le premier choix de Jokowi. Mohammad Mahfud Mahmodin, appelé communément Mahfud MD, un ancien président respecté de la Cour Constitutionnelle, tenait apparemment la corde jusqu’aux dernières heures avant la nomination. Mais comme l’ancien maire de Solo ne pourra pas se représenter après un deuxième mandat, ses alliés ont perçu Mahfud comme une trop grande menace pour 2024. C’est moins le cas avec Ma’ruf, plus âgé. Et la décision contente également les partis islamistes de la coalition gouvernementale.

En face, Prabowo ne fera certainement pas non plus campagne sur les droits de l’homme. L’ancien général est souvent accusé d’avoir commis des exactions pendant sa période dans l’armée indonésienne, notamment pendant l’occupation du Timor par l’Indonésie entre 1975 et 1999, et à Jakarta au moment de la chute de Suharto en 1998. Mais il ne pourra pas non plus utiliser la carte religieuse contre Jokowi avec autant de facilité que lors des dernières élections. Il a choisi Sandiaga Uno comme partenaire. Le choix peut surprendre. L’ancien homme d’affaires de 49 ans est certes riche, un élément d’une importance cruciale dans la vie politique indonésienne, mais il n’a comme expérience politique que quelques mois sans éclat au poste de vice-gouverneur de Jakarta.

La campagne devrait donc porter davantage sur le bilan économique de Jokowi. Mais s’il est réélu, comme beaucoup d’analystes le prévoient, quelles concessions le président devra-t-il accorder à Ma’ruf et aux conservateurs musulmans ?

Il est probable que le mélange entre religion et politique va s’accroitre. L’intolérance religieuse avait fortement grandi pendant les dix ans au pouvoir du Président Yudhoyono, en partie à cause de l’influence croissante du MUI et de Ma’ruf, déjà. Au pouvoir, celui-ci ne devrait pas davantage renier ses idées, et les minorités religieuses, ethniques et sexuelles ont bien du souci à se faire dans les cinq années à venir.

Si l’élection de Jokowi en 2014 avait ouvert l’espoir d’une détente et d’une plus grande inclusion, le choix de son candidat à la vice-présidence en 2019 est un immense pas en arrière. Le modèle indonésien séculier, ouvert et tolérant a peut-être vécu. La personnalité de Jokowi n’est pas remise en cause, mais la porte déjà ouverte à l’islam politique ces dernières années vient d’être agrandie avec l’arrivée possible de Ma’ruf.

Pour les minorités, les Chinois, les homosexuels et tous les musulmans libéraux, l’élection présidentielle de 2019 ne présente aucun choix rationnel. Le vote blanc pourrait pour la première fois revêtir une vraie importance politique en Indonésie. Ou la situation profiter à Prabowo. L’avenir nous dira si Jokowi, le président de l’espoir en 2014, restera aussi comme celui de l’islamisation incontrôlée de l’Indonésie. Si tel est le cas, les jours du modèle démocratique national et de l’idéologie du Pancasila sont comptés.

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