La Morsure

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A proximité d’un village, un porteur se fait mordre par un cobra noir. Adolphe tente alors de le sauver

« Le lendemain je partis avec six porteurs. La réfection de deux ponts de bambous nous fit perdre beaucoup de temps ; mais rien ne me laissait croire qu’un incident put reculer l’heure de notre arrivée au prochain campong, quand, vers cinq heures trois quarts, au moment où le crépuscule commence, pour faire place, en vingt minutes à peine, à la nuit noire, un homme de l’avant vint me prévenir en hâte qu’un Dayak venait d’être mordu par un serpent. Je presse le pas, et je vois un de mes porteurs étendu le long du sentier. A mon approche, il se redresse sur un bras et me dit simplement :
« Maître ! Je suis un homme mort » ; puis il se recouche.
En quelques mots, ses camarades m’expliquent ce qui vient d’arriver. Au passage d’un ruisseau, il s’est écarté un peu de la route pour boire ; il a alors marché sur un serpent, qui l’a mordu au-dessus de la cheville ; se sentant blessé, il a voulu saisir le reptile, qui l’a mordu à nouveau au poignet. Il a eu la présence d’esprit de l’arracher violemment et de le précipiter à terre, où il l’a coupé en deux avec son parang. Il n’y a pas une seconde à perdre. Avec les cordes de la literie, je fais serrer fortement les membres blessés, au-dessus et au dessous des morsures. Les plaies sont très nettes : deux trous profonds produits par les crocs et, au-dessous, une coupure occasionnée par une rangée de dents plus petites. Avec le bistouri, je débride les plaies que je fais abondamment saigner, et j’y verse (j’ai eu, hélas ! La main un peu lourde!) un produit dont j’avais hâte d’essayer l’action : l’aldéhyde formique. Le patient, qui s’efforce cependant de se raidir contre la souffrance, ne peut retenir un gémissement de douleur. Le blessé est dans un état tel qu’il serait dans l’impossibilité de faire quelques pas : je commande que l’on construise vivement un abri provisoire. Le campong est, paraît-il, tout près d’ici ; nous le regagnerons malgré qu’il fasse déjà nuit, et mes hommes allument un feu.nJ’ai fait apporter les tronçons du reptile : c’est un cobra noir, peut-être le serpent le plus venimeux de Bornéo. Avant de desserrer les ligatures, je fais avaler au Dayak un grand verre d’huile de ricin.
Le pied mordu est devenu glacé, et le patient me dit qu’il sent qe le froid lui monte vers le genou : la main est également insensible.
Je n’ai plus qu’à attendre l’effet du remède.
Au bout d’une demi-heure, le blessé, qui a conservé toute sa connaissance, me dit que la sensibilité est revenu dans les doigts de pied. C’est bon signe, et je décide que nous le laisserons passer la nuit dans l’abri et que nous allons gagner le campong. Je lui recommande de rester couché, et je lui laisse une bouteille d’eau additionnée d’ammoniaque. Il est convenu que je reviendrai le lendemain matin. […]
Le lendemain matin, alors que j’étais occupé
à improviser une façon de soupe au riz, quelle ne fut pas ma surprise en voyant mon Dayak de la veille qui, clopin-clopant, appuyé sur un bâton, se dirigeait vers moi en disant :
« Me voilà ! Maître !
– Je vois bien que te voilà ! Mais pourquoi as-tu enfreint mes ordres et n’es-tu pas resté couché ? »
Il hésite un peu, puis me répond, sans penser à mal :
« C’est parce que j’avais peur que vous partiez en oubliant de me laisser l’argent de mes gages ! »
Il n’y a pas moyen de se fâcher avec un homme à la fois aussi simple et aussi énergique.
Je regarde ses blessures : l’aldéhyde, versé en trop grande proportion, a attaqué les chairs, et les lèvres des plaies semblent calcinées. Je lui fais un pansement qui le soulage, et je veille à ce q’il reste couché toute la journée.

Adolphe Combanaire
( Extrait d’Au pays des coupeurs de tête – A travers Bornéo )

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