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L’habit, le moine et le censeur

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Lorsqu’un repas entre amis manque de piment, alors que les convives ne peuvent retenir leurs bâillements discrets, rien de mieux pour relever la conversation que de relancer le sempiternel débat « pour ou contre le port de l’uniforme à l’école ». Comme pour la fessée ou la tauromachie, sujets sensibles au possible, l’effet stimulant est immédiat !

Le port obligatoire de l’uniforme dans le système scolaire public a été abandonné en France après les évènements de 1968, au nom de l’indépendance et de la liberté. Liberté dans un cadre, on s’entend bien, chaque établissement scolaire proposant un code vestimentaire détaillé, indiquant clairement ce que les élèves ne doivent pas porter. Un règlement d’uniforme, quant à lui, indique ce que les élèves doivent porter, mettant fin à toute question, débat ou tergiversation. Tant mieux, me direz-vous, simplifions-nous la vie ! Mais à force de simplifier, ne nous pousse-t-on pas à devenir des simplets sans opinion et sans personnalité ?

Si les arguments pour le port obligatoire de l’uniforme sont multiples, les contre-arguments le sont tout autant. N’étant ni journaliste ni objective, je vais m’essayer à un exercice de style jouissif qui consiste à vous exposer tous ces raisonnements qui arguent de la bonne utilité de l’uniforme puis à les démolir avec méthode !

L’argument phare du pro-vêtement commun est que l’uniforme permet de stopper la dictature des marques à l’école et gomme ainsi les inégalités sociales. Notre école publique pour tous et la mixité sociale qu’elle engendre aurait dû permettre aux enfants d’origines sociales, ethniques et religieuses différentes de cohabiter sans conflit et de se construire un avenir où chacun a les mêmes chances de réussir. Or, il n’en est rien et les rapports officiels sont consternants. Des études montrent que le niveau de lecture en CM2 des enfants d’ouvriers a été divisé par deux entre 1997 et 2007 alors que celui des fils de cadres a légèrement progressé. Et encore aujourd’hui, seulement 30 % des enfants d’ouvriers ont le bac, contre 85% des enfants de cadres supérieurs. La solution à cette triste débâcle serait donc l’uniforme qui pourrait permettre de gommer les différences sociales et de mettre tout le monde sur le même niveau d’égalité ? Alors là, je m’interroge. Qui peut croire que nos enfants et ados sont si naïfs qu’ils ne peuvent pas distinguer les autres marqueurs sociaux ? A moins que l’école ne fournisse également chaussures, chaussettes, fournitures scolaires et cartables, qu’elle n’interdise bijoux, montres, Smartphones et tout autre objet personnel, qu’elle n’impose la même coupe de cheveux à tous, faite par le même coiffeur… bref, qu’elle ne crée d’effrayants clones de science fiction, la différenciation sociale sera toujours présente et l’uniforme ne pourra même pas l’atténuer.

Il est vrai que la dictature des marques constitue une forme de discrimination bien plus insidieuse que celle de la distinction des origines étrangères, et il est vrai que nos enfants la subissent sous peine d’être exclus. Mais, alors que les enfants de banlieue tout comme les enfants des beaux quartiers n’hésiteront pas à porter un vêtement à quelques euros de chez H & M ou Zara, tous mettront une centaine d’euros dans leurs baskets ou leur montre de marque et c’est là que la dictature pèse pour le porte-monnaie des plus démunis. Un uniforme ne peut rien faire contre cet état de fait. L’inégalité sociale ne se résumera jamais à une chemise et un pantalon. Et que dire des loisirs des élèves ? Croyez-vous vraiment que celui qui passe ses week-ends au centre équestre ou au Canggu Club va fricoter avec celui qui n’a que la télévision ou la plage pour s’occuper sous prétexte qu’ils portent le même uniforme pendant la semaine ? La prétendue cohésion sociale générée par le simple uniforme est impossible parce que tenter d’occulter les différences sociales ne les fera jamais disparaitre.

Cette réalité fragilise le deuxième argument majeur en faveur de l’uniforme selon lequel il permettrait de réduire la violence en milieu scolaire. Le faible et le riche resteront toujours identifiables et un Iphone ou les dernières Nike resteront toujours des cibles parfaites pour les auteurs de racket.

Si l’inégalité sociale reste parfaitement identifiable avec ou sans uniforme, celui-ci accentue immanquablement l’inégalité sexuelle dans la mesure où il implique toujours le port du pantalon pour le garçon et de la jupe pour la fille. Or, un autre des arguments en faveur de l’uniforme est qu’il limiterait l’hyper-sexualisation et l’indécence. Combat-on l’hyper-sexualisation et l’indécence en interdisant le port du pantalon aux filles et en leur imposant des jupettes souvent peu commodes dans les cours de récréation ? Uniforme ou pas, une ado qui veut montrer ses jambes ou son soutien-gorge trouvera toujours le moyen de raccourcir sa jupe ou d’ouvrir un bouton.

Rebondissons encore sur les différences sociales. L’uniforme permettrait aux familles démunies de faire des économies. Avez-vous déjà demandé à vos amis indonésiens si l’uniforme imposé par leur système scolaire les aidait à limiter leurs dépenses ? Essayez. Ils reprocheront toujours à l’uniforme de coûter cher. En Grande-Bretagne également, les détracteurs de l’uniforme dénoncent son coût élevé, 40 livres soit 48 euros. Et vu que les enfants ne portent pas leurs uniformes en dehors du périmètre scolaire, il faut ajouter le coût des vêtements habituels qui reste incompressible.

Enfin, l’ultime argument quasi militaire est que l’uniforme garantirait un sentiment d’appartenance, un esprit de corps qui manque cruellement à nos établissements scolaires. Il ne faut jamais oublier que, contrairement aux employés dont le métier impose le port d’un uniforme, les élèves choisissent rarement leur école, celle-ci étant plutôt perçue comme une obligation. Il serait par conséquent étonnant qu’ils tirent une quelconque fierté à porter un uniforme scolaire. Par ailleurs, en imposant une tenue vestimentaire, l’école restreint l’expression de la personnalité au risque de développer les instincts grégaires et le conformisme social. Et croyez-moi, il est bien difficile pour une maîtresse de maternelle de reconnaitre ses élèves lorsqu’ils courent, de dos, pendant la récréation, s’ils sont tous vêtus à l’identique ! Mais laissons le sociologue français Alain Touraine résumer clairement les enjeux de l’uniforme qui nie les différences de chacun et est un bond en arrière en matière de liberté : « Tout ce qui fait de l’école un monde isolé, séparé, protégé me semble néfaste. La grande affaire aujourd’hui, c’est au contraire d’intégrer les enfants venus du dehors sans rompre leur histoire personnelle. Au lieu de leur imposer un uniforme, je voudrais qu’on leur apprenne, ainsi qu’aux enseignants, l’importance et la beauté du multiculturalisme, de la communication entre les cultures ».

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