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L’ASEAN sur les traces de l’Union Européenne

La ratification de la charte de l’ASEAN par tous ses pays membres, achevée en décembre dernier, a certainement représenté l’accomplissement le plus important de l’histoire de l’association. Cette charte a pour objectif de renforcer la coopération régionale et l’intégration économique entre les dix pays membres. Très clairement, d’ici 2015, l’ASEAN souhaite être devenue une région dont les économies, les forces armées et les peuples sont intégrés, à l’image de l’Union européenne. C’est la première fois que le bloc d’Asie du Sud-Est se dote d’une entité légale. Jusqu’à maintenant, le groupe était limité à des conversations, s’accordant sur des consensus et évitant toute confrontation.

Ce marché unique verra certes collaborer des états aux niveaux de prospérité très inégaux, du centre international des affaires que représente Singapour à la cible des sanctions internationales qu’est Myanmar. Mais il permettra néanmoins la libre circulation des biens et services, des investissements et des travailleurs qualifiés entre les états membres. Le premier effet de cette intégration économique va être, dès 2010, l’annulation des tarifs douaniers dans douze secteurs prioritaires dont l’agriculture, le transport aérien, l’industrie automobile, l’électronique, les produits de santé, le textile ou encore le tourisme.
Mais surtout, en cette période trouble pour l’économie mondiale, le développement de l’ASEAN peut être perçu comme une réponse positive aux nombreuses mesures temporaires de protectionnisme prises par les états subissant la crise de plein fouet, notamment en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon. « Les pays de l’ASEAN et leurs 600 millions d’habitants doivent ouvrir leurs marchés comme stipulé dans la charte qu’ils ont ratifié, explique Surin Pitsuwan, secrétaire général de l’ASEAN. Un marché ouvert et intégré va nous aider à faire face à la crise financière actuelle qui a commencé à toucher notre région.»
Cette nouvelle étape majeure dans la construction et le développement de l’ASEAN va également renforcer le poids de l’institution au niveau international, tant au niveau diplomatique qu’économique. Les grandes puissances mondiales ne s’y trompent pas. Au cours de son premier voyage officiel en tant que secrétaire d’état en février, Hillary Clinton a ainsi profité de son étape indonésienne pour se rendre au siège de l’ASEAN à Jakarta et rappeler que l’Asie du Sud-est sera un acteur majeur dans le recouvrement de l’économie mondiale, la région devant être moins affectée que les Etats-Unis ou l’Europe, même si sa croissance va fortement ralentir.

L’Europe semble également avoir décidé de s’adapter à la nouvelle force mondiale que représente désormais l’ASEAN. L’Union Européenne, « grande sœur » et modèle à suivre, vient ainsi d’annoncer que chacun de ses 27 membres, ainsi que son bras exécutif, la Commission européenne, vont nommer des ambassadeurs auprès de l’ASEAN afin de renforcer la coopération entre les deux entités régionales. « Les Etats membres de l’Union européenne considèrent que le moment est venu pour eux de nommer des ambassadeurs auprès de l’ASEAN, affirme Philippe Zeller, qui va cumuler les postes d’ambassadeur de la France à Jakarta et auprès de l’ASEAN. C’est très intéressant d’observer la volonté des dix membres de l’ASEAN de créer cette nouvelle communauté. » Et pour prouver son implication, la Commission européenne injectera cinquante millions d’euros au cours des trois prochaines années afin d’aider l’Association des Pays d’Asie du Sud-Est à réaliser les objectifs qu’elle s’est fixée à travers sa charte.
Comme l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud ont eux aussi nommé des ambassadeurs auprès de l’ASEAN. Sur le plan économique, des accords de libre échange ont déjà ou sont en instance d’être signés avec l’Inde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou la Chine. Toutes ces initiatives, qui n’auraient certainement pas vu le jour sans la ratification de la charte par tous les états membres, vont très nettement renforcer le poids de l’Asie du Sud-Est sur la scène internationale.

Néanmoins, toutes ces initiatives ne doivent pas faire oublier qu’il reste à l’ASEAN de nombreux défis à relever avant de représenter elle-même un modèle. Le développement économique doit profiter aux plus pauvres, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne cessant d’augmenter dans les pays de l’association. La dégradation de l’environnement, les maladies infectieuses ou l’insécurité alimentaire sont autant de menaces réelles auxquelles ces pays devront répondre s’ils veulent assurer un avenir décent à leurs concitoyens. N’oublions pas que la région compte encore des conflits internes non résolus en Indonésie, aux Philippines ou en Thaïlande, ou bien des conflits traditionnels comme à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. Ceux-ci représentent autant de menaces pouvant mettre à mal les efforts d’intégration au sein de la communauté.

Enfin, et bien que la charte insiste sur le respect des Droits de l’Homme, il est difficile de passer sous silence les situations vécues au Laos et encore davantage au Myanmar, où la junte militaire détient toujours des centaines d’opposants politiques dont la plus célèbre d’entre eux, Aung San Suu Kyi, assignée à résidence depuis de longues années. Les décisions de l’ASEAN devant être consensuelles, et la charte n’imposant aucune sanction matérielle à ses membres, il est probable que les régimes dictatoriaux ne soient pas inquiétés outre mesure à court terme. L’ASEAN est certes en passe de devenir une force économique et politique majeure et devrait même sortir renforcée de la crise mondiale, mais elle ne pourra se montrer complètement respectable que lorsqu’elle sera assez ferme et puissante pour développer l’égalité et la liberté chez chacun de ses membres.

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