Jokowi II : le retour à l’identique ?

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Après avoir prêté serment le 20 octobre dernier, Joko Widodo a entamé son deuxième mandat présidentiel avec l’annonce très attendue de son gouvernement. On y trouve quelques surprises, quelques confirmations, des déceptions, beaucoup de politique et le sentiment assez partagé que l’équipe ainsi créée ne ressemble pas à celle du rêve
de grandeur économique du président.


Quand Jokowi fut intronisé président pour la première fois il y a cinq ans, des dizaines de milliers de personnes s’étaient retrouvées pour célébrer dans les rues de Jakarta, dans une fête de la démocratie. Rien de tout cela le 20 octobre dernier pour le deuxième discours d’investiture du président réélu, devant un parlement dont les alentours étaient cette fois gardés par plusieurs dizaines de milliers de membres des forces de l’ordre. Le contexte a changé. Le vent de réforme qui soufflait après la première élection d’un homme étranger au sérail politico-militaire en 2014 est retombé. Jokowi n’a pas, au cours de son premier mandat, et malgré un véritable effort sur le plan des infrastructures, répondu aux nombreuses attentes placées en lui. Son nouveau discours d’inauguration a été articulé autour de cinq priorités : le développement des ressources humaines ; celui des infrastructures ; la simplification des lois ; celle de la bureaucratie ; et la transformation d’une économie basée sur les ressources naturelles vers une économie industrielle et de services.

Tout le monde attendait donc avec impatience l’annonce de l’équipe gouvernementale qui devra transformer ces jolis objectifs en réussites concrètes. Las, de révolution il n’y aura pas, d’après la plupart des observateurs de la vie politique indonésienne. C’est un gouvernement du compromis, au sens large du terme, qu’a concocté Jokowi. Certains n’ont pas hésité à utiliser le terme de gouvernement gado-gado.

Les femmes tout d’abord. Au nombre de huit dans le précédent gouvernement, elles ne seront que cinq dans la nouvelle équipe composée de 38 membres. Deux d’entre elles toutefois, Retno Marsudi aux affaires étrangères et Sri Mulyani aux finances, conservent leurs postes de haute importance. Elles font partie du gros tiers des ministres sortants ayant conservé un poste dans la nouvelle mouture du gouvernement. Parmi ceux-là, on retrouve aussi Siti Nurbaya Bakar, une autre femme (environnement et forêt) et Yasonna Laoly (loi et droits de l’humain). Ces deux confirmations, ainsi que la promotion du chef de la police Tito Karnavian à l’Intérieur, montrent que les récentes violentes manifestations étudiantes – dont certaines des revendications concernaient les immenses feux de forêts à Sumatra et Kalimantan, le respect de la minorité papoue et le maintien des prérogatives de la Commission de lutte contre la corruption (KPK)- ont été considérées par Jokowi comme un épiphénomène indigne d’influence sur son raisonnement, ce qui peut sembler choquant.

Jokowi avait promis un gouvernement à majorité composé de technocrates et de professionnels. Ils représentent juste un peu plus de 50% des ministres, le reste ayant été réservé aux nominations politiques. Parmi ces nouvelles têtes aux faits d’armes notables, la plus emblématique est celle de Nadiem Makarim. On attendait le fondateur de la startup Gojek de 35 ans à un possible nouveau ministère de l’économie numérique. Il est nommé ministre de l’éducation et de la culture. Charge à lui de mettre en place l’une des priorités du président, à savoir le développement des ressources humaines et leur adéquation avec les besoins économiques du pays. Il sera très intéressant d’observer sa capacité à être aussi disruptif dans le maelstrom qu’est le système éducatif indonésien qu’il l’a merveilleusement été dans l’économie du pays ces dernières années. A noter également dans cette catégorie les nominations des magnats des médias Wishnutama (tourisme) et Erick Thohir (entreprises publiques).

Mais la nomination la plus commentée reste celle de Prabowo Subianto au ministère de la Défense. Après avoir été un candidat malheureux, polarisant et inefficace -ainsi qu’un très mauvais perdant au cours des deux dernières élections présidentielles face à Jokowi- Prabowo et son parti Gerindra (qui obtient en prime le ministère des affaires maritimes et de la pêche au détriment de la très populaire Susi Pudjiastuti) ont accepté de rejoindre la coalition gouvernementale. Celle-ci regroupe donc désormais en principe six partis contrôlant 74% des sièges au parlement. Prabowo, ancien chef des forces spéciales indonésiennes au passé sulfureux, rejoint cinq autres généraux de l’armée à la retraite au sein du gouvernement.

Son inclusion au gouvernement, comme celle d’autres nominés issus des partis politiques, est une nouvelle preuve de la politique transactionnelle et de patronage indonésienne, où les doctrines politiques ne tiennent aucune place. Il est trop tôt pour savoir comment Prabowo va se comporter au sein du gouvernement, et s’il sera un véritable allié ou un ennemi de l’intérieur, à la fois pour Jokowi et pour les intérêts du pays. Pour le président, l’offre faite à Prabowo peut se lire comme sa volonté d’échapper aux prises de ses partenaires de la coalition, et de maintenir une distance par rapport à Megawati, la présidente du parti présidentiel PDI-P. En effet, au sein même du parti auquel il appartient, et plus largement dans l’oligarchie indonésienne, il semble exister un courant fort souhaitant les retours à une nomination du président de la république par le parlement et aux plans quinquennaux pour l’économie de la période Suharto. Il en serait ainsi fini de Jokowi, de la démocratie indonésienne et du suffrage universel direct qui offrent trop d’incertitudes aux bénéficiaires de l’ancien temps. Le nouveau gouvernement Jokowi II n’est donc pas seulement une addition de compétences techniques au service de la cause indonésienne. Il est aussi un attelage hautement politique dans lequel les intérêts de chacun doivent être accommodés, bien que parfois opposés ou contre-productifs. C’est un équilibre difficile à maintenir et qui souvent conduit à l’immobilisme. Pour cette raison, il est permis de douter des objectifs de croissance à 7 ou 8% martelés par Jokowi et dont le pays a pourtant besoin pour assurer son avenir parmi les grandes économies de ce monde. Mais cela, c’est pour certains une question secondaire.

Jean-Baptiste Chauvin

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