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Jérôme Delafosse : les requins pourraient devenir une rente du tourisme

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Depuis le premier film à succès de Steven Spielberg, « Les dents de la mer », les requins véhiculent dans notre imaginaire une peur irrationnelle, sans rapport aucun avec le peu d’accidents qu’ils génèrent chaque année dans le monde. Souffrant d’une image de monstres mangeurs d’hommes et très peu protégés par les autorités, ils sont toujours pêchés sans vergogne pour leurs ailerons mais sont surtout les victimes collatérales des techniques de pêche à la palangre et de la diminution des stocks de thon au point que la population mondiale de requins aurait diminué de 90% selon les spécialistes. Or, ce grand prédateur est un élément essentiel de l’équilibre des océans. Le réalisateur français Jérôme Delafosse, spécialiste du monde sous-marin, a sillonné le monde pendant un an et demi pour réhabiliter ces grands seigneurs de la mer et tirer le signal d’alarme pour les protéger. Au cœur de son film, il y a un passage par Bali où on découvre que des centaines de tonnes de requins sont débarqués chaque jour à Benoa par des thoniers…

La Gazette de Bali : La séquence de votre documentaire concernant Bali dure moins de dix minutes, en quoi était-ce une articulation importante de votre film ?

Jérôme Delafosse : la séquence tournée à Bali est essentielle car avec ses 900 bateaux de pêche, le port de Benoa est une des principales plaques tournantes du business du thon à destination des conserves et des sushi consommés dans le monde entier. En venant enquêter, j’ai pu confirmer ce que je soupçonnais : les thoniers ne débarquent pas seulement du thon mais aussi des milliers de requins et ailerons de requins. Lorsqu’on mange du thon en sushi ou en conserve dans n’importe quel endroit du monde, on cautionne souvent sans le savoir ce massacre à  grande échelle des populations de requins pourtant indispensables à l’équilibre des océans.

LGdB : Les règles mondiales de pêche tolèrent 5% de prises accessoires dans le cas de la pêche au thon, comment expliquer des lors qu’on retrouve jusqu’à 70% de requins dans les cales des thoniers qui rentrent à Bali ?

J D : Les bateaux que l’on voit à Benoa sont des palangriers, des bateaux qui mettent à l’eau des grandes lignes d’hameçons qui ne discriminent pas les prises. Les requins sont des proies faciles, ils se prennent en grand nombre sur les lignes. Avant, on ne voyait débarquer que des sacs d’ailerons pour la soupe, les corps étaient rejetés à l’eau. Aujourd’hui, il y a de moins en moins de thons ou d’espadons, résultat : les pêcheurs ramènent aussi les carcasses de requins pour remplir leurs cales mais les prix de vente sont dérisoires, et on en pêchera de plus en plus jusqu’à les supprimer des océans. C’est aussi le cas en Europe pour certaines espèces. Ces requins-là sont plus utiles à l’océan que sur les étals de poissonnerie.

LGdB : Pourquoi avoir tourné en caméra cachée à Bali ? Des pressions ont-elles été exercées sur la diffusion de ce documentaire ?

J.D : Nous avons eu un peu chaud dans les ruelles de Benoa, mais surtout nous nous sommes rendu compte que les armateurs étaient tout à fait conscients du scandale de la pêche aux requins et qu’on ne nous montrerait pas un seul requin mort devant une caméra. Nous avons décidé de nous faire passer pour des touristes en escale et comme les marins ne se méfiaient pas, nous avons pu voir des centaines de tonnes de requins débarquer quotidiennement…

LGdB : L’Indonésie présente-t-elle des singularités en matière de requins ?

J.D : L’Indonésie est une terre de paradoxe. Les autorités ont pris conscience de la nécessité de protéger les requins les plus menacés,  le requin-renard notamment a bénéficié de mesures de protection après le massacre de nombreuses femelles portant plusieurs petits par les pêcheurs de Nusa Penida en 2011. Malgré cela, j’ai pu trouver de nombreuses queues et des ailerons de requins-renards sur le toit d’un bateau et sur des séchoirs dans les ruelles de Benoa sans que les pêcheurs se sentent le moins du monde inquiétés car les contrôles semblent inexistants. Aujourd’hui, plusieurs études ont montré qu’un seul requin mort ne rapporte qu’une centaine de dollars à un pêcheur tandis qu’un requin vivant apporte plus d’ 1,6 millions de dollars à une économie locale par le tourisme qu’il génère.

LGdB : Alors, peut-on se prendre à rêver de faire un jour des « Shark Tours » ?

J.D : Ce qui est fou, c’est que ça existe déjà en Indonésie, mais ça reste peu connu. En Papua, dans le village de Kwatisore, il est aujourd’hui possible de plonger avec des requins-baleines, les fameux Gurano, qui sont nourris à la main par des pêcheurs Bugis. J’y suis allé, c’est une expérience inoubliable. Il faut que les ONG et la presse dénoncent la pêche au requin pour que le gouvernement agisse et mette en place des contrôles efficaces afin que les populations de requins très atteintes par la pêche puissent se reconstituer. Il faudrait aussi réguler l’activité des pêcheurs qui, loin des côtes, travaillent au cœur de l’Océan Indien ou dans le Pacifique et ravagent les populations de requins. L’Indonésie, premier pays pêcheur de requins déclaré au monde, a un rôle immense à jouer ; protéger les requins pourrait devenir une vraie rente pour l’industrie du tourisme.

LGdB : Il y a beaucoup de surfeurs à Bali qui craignent les requins, que pouvez-vous leur dire ?

J D : Je leur dirai qu’heureusement il y a très très peu de chances de se faire manger par un requin. C’est pourtant vrai que les surfeurs sont souvent les premières victimes et ces accidents sont très tristes. Malheureusement, il est important de comprendre que les requins sont essentiels à l’équilibre de planète et qu’il faut les préserver, sans quoi l’humanité toute entière risque un jour de subir les conséquences de leur disparition. L’océan, c’est le territoire des requins et il faut le respecter. Je sais que cette réponse peut être difficile à entendre mais lorsqu’on part surfer dans une zone à risques, il faut accepter ce risque ou ne pas y aller. Qui sortirait du 4×4 pour faire son jogging au beau milieu des lions et des hyènes en plein safari ? Pas grand monde j’imagine… En aucun cas, nous ne devons accepter la disparition d’espèces qui ont survécu pendant 450 millions d’années au profit de nos loisirs.

« Les requins de la colère », documentaire de 90 minutes, réalisé par Jérôme Delafosse, produit par Bonne Pioche, avec la participation de Canal +. Diffusion mercredi 1er avril 20h55 sur Canal + en France.

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