HISTOIRE DE LA GUTTA-PERCHA

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Au milieu d’un campong spécialisé dans la récolte de gutta-percha, Adolphe Combanaire revient sur la découverte de cette matière végétale et de son importance économique, industrielle et sociétale en Occident.

Au cours de mes voyages, j’avais fréquemment rencontré des groupes d’arbustes absolument isolés, très loin des vieux arbres qui avaient fourni la semence. J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais à ce fait aucune explication, sinon que d’admettre que la graine fut tombée du ciel. C’était bien ça ! Et ce sont les chauves-souris qui, en transportant la nourriture nécessaire à leurs petits, laissent échapper les fruits, qui à leur tour, deviennent de grands arbres.

Les singes fréquentent surtout les abords des cours d’eau importants, c’est-à-dire, par conséquent, les endroits où les arbres à bonne gutta-percha n’existent pas ou peu. Ils sont, il est vrai, très friands de fruits, mais ceux des arbres à gutta sont de trop petite dimension pour les tenter ; ce qui fait que le singe peut être, en l’occurrence, considéré comme un élément de destruction négligeable. Il n’en est pas de même pour les chauves-souris, de petites ou de moyennes tailles, qui se nourrissent de préférence de baies sucrées, ou à saveur d’amande amère, ce qui est justement le cas des fruits des arbres à gutta-percha.

Il est vrai qu’en revanche, ce sont elles qui font l’office de Grand semeur, et il doit leur être beaucoup pardonné, car c’est sûrement aux chauves-souris que nous devons d’avoir, pour deux ou trois ans encore, la possibilité de construire des câbles sous-marins.
J’ai eu, postérieurement, la facilité de vérifier qu’aux abords des nids de chauves-souris qui ont des petits, il est possible de recueillir les échantillons des fruits de toutes les différentes variétés des arbres à gutta-percha que recèle la contrée.

A propos des câbles sous-marins, il n’est pas inutile de dire quelques mots sur cette industrie dans laquelle douze cents millions de francs sont maintenant engagés. […]

C’est en 1851 qu’un Anglais eut l’idée d’utiliser la gutta-percha pour la protection de fils métalliques qui franchiraient les mers. Il ne rencontra dans son pays que des incrédules qui jugèrent l’idée irréalisable. Il vint en France où, plus heureux, il trouva l’appui effectif qui lui permit de faire poser, de Calais à Douvres, le premier câble sous-marin.

L’essai réussit pleinement et, de ce moment, date une ère nouvelle : un nouveau facteur allait bouleverser les conditions économiques de notre planète. La gutta-percha entrait en scène pour y jouer, désormais, un rôle sans partage.

Sollicitées par les demandes sans cesse croissantes de l’Europe, et par l’appât d’un gain facile, des légions d’indigènes s’abattirent partout où la présence des précieux végétaux était signalée, et le massacre impitoyable de millions d’arbres commença.

L’arbre, une fois coupé, repousse en têtard mais il ne peut plus donner prise, à cause du peu de hauteur de ce qui reste du tronc, à une seconde exploitation. Toutes les régions de la Malaisie furent dévastées sans pitié les unes après les autres.

La nécessité de se procurer les énormes quantités de gutta-percha nécessaires aux câbles sous-marins qui se construisent fit alors hausser d’une extraordinaire façon le prix de cette matière première indispensable, tandis que les demandes devenaient de plus en plus impérieuses.

L’Amérique, l’Afrique, y compris Madagascar, furent alors mises à contribution et fournirent des sortes qui, du fait de leur provenance, ne sont guère qu’une matière hybride, tenant à la fois de la gutta-percha et du caoutchouc, sans avoir les qualités des deux produites examinés séparément. […]

Sollicités par le prix de plus en plus élevé d’un produit qui se raréfie, les inventeurs se mirent à la besogne et, de toutes parts, surgirent des produits, plus ou moins ingénieusement composés, destinés à remplacer la précieuse matière.

S’ils ont réussi pour quelques emplois secondaires la question reste toujours ouverte pour les câbles sous-marins, qui coûtent tant de millions. Personne ne se risquera à utiliser un produit qui peut se comporter très bien pendant un an, et mettre tout à coup un câble hors de service, du fait d’une résinification ou d’un changement d’état moléculaire, dont les causes sont encore mal définies. […]

Depuis cinquante ans que l’on détruit impitoyablement les arbres à gutta-percha on pourrait croire qu’ils ont disparu complètement ; il n’en est rien : de vigoureuses repousses fusant des troncs coupés marquent les emplacements où, jadis, les arbres étaient innombrables.

Ce sont les feuilles de ces repousses qui fourniront la matière première nécessaire aux nouveaux câbles ou au remplacement des anciens, à défaut de la gutta-percha extraite du tronc de l’arbre.

La création des câbles sous-marins était due à l’initiative de la France ; ses chimistes industriels en empêchant leur prochaine disparition ont ajouté un fleuron de plus à sa couronne.

Adolphe Combanaire
( Extrait d’Au pays des coupeurs de tête – A travers Bornéo )

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