HABITER LE TEMPS

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« Kopi Hitam ». C’est dans ces quatre syllabes apprises avec paresse et toujours prononcées avec une grimace identique à celle que l’on exprime lorsque l’on prend rendez-vous chez le dentiste ou que l’on va voir sa belle-mère, que j’avais décidé de jeter mes derniers espoirs. « Au point où j’en suis… » m’étais-je dit, résigné. Le ferry (ou cargo, appelons-le comme il convient) était immobilisé depuis une heure face au port de Padang Bai. Dans la même posture figée qu’il avait adopté plus d’une heure déjà dans la baie de Lembar, à Lombok.
« Kopi Hitam », deux mots pour un espoir vain, mort dans l’œuf comme l’espérance de boire un café digne de ce nom. Je n’attendais rien de bien concret, juste 5 minutes, peut-être 10, de noyées dans une eau noirâtre devenue étrangement familière. Il n’en fut rien. Je suis un occidental. Et dans cette affirmation sommaire se cachent les vérités qui ont rendu la traversée de Lombok à Bali interminable. Premièrement, je suis un snob en matière de café. Tout ce que je bois de similaire se fracasse contre la loi impitoyable de l’étalon- expresso. Et surtout, je ne sais plus ce qu’attendre veut dire. Peut-être que je ne l’ai jamais su, mais je persiste à croire qu’il existe un instant, avant que la culture et l’éducation ne s’emparent de moi, où j’aurais pu supporter d’attendre des heures sans comprendre pourquoi. Mais là, c’est trop. Le temps défile, le soleil se noie dans l’océan, la nuit tombe, mais le ferry ne bouge toujours pas. Un œil engourdi de sommeil s’ouvre parfois pour me regarder faire les cent pas, mais il se referme rapidement. Tout autour de moi, les corps allongés des Indonésiens pavent les couloirs du ferry. De la cale jusqu’aux toilettes situées sur le pont supérieur, ils sont couchés sur des chaises en métal, des marches d’escaliers, à même le sol. Mais ils ne font pas qu’habiter l’espace, ils occupent aussi le temps. Ils y sont comme des poissons dans l’eau. Que le bateau accoste dans quelques minutes ou dans deux heures, ils ne verraient presque pas la différence. Alors que moi, je descends dans la cale, remonte vers la cabine du commandant, demande à tous, ce qui se passe, quand nous accosterons et pourquoi nous sommes ainsi à l’arrêt… Je n’habite le temps qu’à l’instar d’un homme dans l’eau.
Je le strie de remontées à la surface. Le quadrille de secondes et de minutes. Et si c’est trop long, je finis par paniquer.

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