LA GUERRE ELECTORALE EN INDONESIE A DEJA COMMENCE… EN LIGNE

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Alors que le pays s’apprête à entrer dans une période électorale intense, avec des élections régionales en juin et les élections législatives et présidentielle en 2019, la police indonésienne a mis en lumière un réseau nauséabond de déstabilisation sur les réseaux sociaux. La campagne a débuté. Peut-elle empêcher la réélection annoncée de Jokowi ?

Ces dernières semaines, la police indonésienne a arrêté 14 personnes disséminées dans l’Archipel et soupçonnées d’appartenir à la Muslim Cyber Army (MCA), une cyber-armée musulmane accusée de propager des « fake news » ainsi que des contenus haineux et diffamatoires sur les réseaux sociaux du pays. Des membres d’un autre groupe, Saracen, avaient déjà été arrêtés pour les mêmes raisons l’année dernière.

Ces arrestations font suite à la décision du président Jokowi d’accroitre les moyens accordés à la lutte contre la propagation de contenus malsains sur Internet. En amont des élections locales et nationales des deux années à venir, le président a nommé en janvier dernier un patron à la nouvellement créée Agence nationale de l’Internet et du Cryptage, qui aux côtés de la police et de l’Agence nationale de Renseignements doit combattre la propagation de « fake news » sur les réseaux sociaux. De nombreux comptes et beaucoup de contenus considérés comme nuisibles à la société ont ainsi été bloqués ou effacés.

Le réseau de la Muslim Cyber Army est accusé de disséminer du discours faux et haineux afin d’enflammer les schismes religieux et ethniques dans le pays, de nourrir la paranoïa autour des homosexuels, des soi-disant communistes et des Chinois, et de porter atteinte au président. La police explique que le réseau était organisé autour d’un groupe central sur l’application de messagerie WhatsApp appelé « la famille MCA ». Une partie du groupe était en charge de stocker du contenu à propager pendant qu’une autre équipe de snipers était utilisée pour hacker des comptes et contaminer les appareils électroniques de leurs opposants avec des virus informatiques.

Les commanditaires ne sont toujours pas connus
Dans une nation qui se classe parmi les cinq plus grandes utilisatrices de Facebook et Twitter au monde, la peur que les vicieuses divisions religieuses et raciales se creusent en ligne augmente sans surprise. Au cours d’une enquête de plusieurs mois sur la MCA, le quotidien britannique « The Guardian » a ainsi découvert un système de plus de 100 comptes robots ou semi-automatiques ; des liens entre cette cyber-armée et des partis d’opposition ainsi que l’armée indonésienne ; et les détails de 103 cas de chasse brutale menée contre des opposants à attaquer physiquement par ces cyber djihadistes.

Le réseau identifié par le Guardian a été créé avec pour objectif unique de twitter du contenu et des messages amplifiant les divisions sociales et religieuses et de suivre une ligne islamiste et anti-gouvernementale dure. On y trouve des messages en faveur des musulmans persécutés du Myanmar et de Palestine, mélangé à du contenu plus local antichinois ou soutenant les personnalités indonésiennes de l’islamisme radical.

Ces découvertes montrent comment plusieurs groupes avec des intérêts divergents ont opéré au sein de la MCA à des fins politiques, ainsi que la facilité avec laquelle ils ont pu se jouer des réseaux sociaux, et particulièrement de Twitter. Avec une armée de robots, de comptes faux ou semi-automatiques, il est ainsi relativement aisé d’influencer la perception du public, de propulser un hashtag en tête des sujets les plus répandus ou de falsifier un sondage en ligne.

La police ne s’est pour l’instant pas exprimée sur qui se cache derrière ce réseau, mais il est entendu qu’ils ont identifié au moins un financier à la grande influence politique. Comme elle était également restée discrète lors du démantèlement de Saracen l’an passé, puisque les noms des commanditaires n’ont toujours pas été révélés officiellement. Cette guerre sans visage et la création d’un écosystème délétère se jouent principalement sur Twitter et l’ancien gouverneur de Jakarta Ahok en fut la première véritable victime. La prochaine cible est clairement le président Jokowi.

Celui-ci est à l’heure actuelle le grand favori à sa réélection en 2019. Mais au-delà de l’influence, encore difficile à quantifier, que pourraient avoir ces entreprises de déstabilisation sur Internet, il est intéressant d’envisager l’élection présidentielle indonésienne à la lumière des résultats des élections précédentes. C’est ce qu’a entrepris brillamment le journaliste et écrivain Hayat Indriyatno.

Les 3 provinces de Java cruciales pour le vote
De son analyse ressort qu’afin de remporter l’élection présidentielle en Indonésie, il faut se concentrer sur les provinces à forte valeur ajoutée : Java-Ouest, Java-Centre et Java-Est (le bloc Java). A elles trois, ces provinces représentent environ la moitié des votes depuis que l’Indonésie a organisé sa première élection présidentielle au suffrage universel direct en 2004. Trois provinces équivalent donc aux 31 autres provinces cumulées.

La dernière élection en 2014 fut ainsi la plus serrée depuis 2004, bien que Jokowi ait remporté 24 provinces contre 10 à Prabowo. Car tout s’est joué sur Java. Prabowo a très largement remporté Java-Ouest, la province la plus peuplée du pays, avec près de 5 millions de voix d’avance. A Java-Centre, c’est Jokowi qui mène de près de 6 millions de voix. Java-Est fut bien plus serrée avec Jokowi en avance d’un million de voix.

En considérant que Java-Centre, dont il est originaire, va rester dans le giron de Jokowi, la présidentielle de 2019 va donc se jouer sur Java-Ouest et Java-Est. C’est pourquoi les élections des gouverneurs de ces deux provinces en juin prochain revêtent une importance cruciale. Ces deux provinces étant très conservatrices, et l’islam politique ayant le vent en poupe, le choix du partenaire de Jokowi à la vice-présidence sera un facteur majeur.

Tous les candidats ayant remporté la présidentielle ont remporté le bloc Java. Avec un détail intéressant : à chaque élection, Java-Est a représenté, à quelques dixièmes de points près, un miroir du vote national. La fidélité aux partis politiques joue-t-elle un rôle ? Oui à Java-Ouest et Java-Est, ou l’on se rend compte que les résultats des élections législatives de 2014 correspondent plus ou moins à ceux de la présidentielle. Mais pas à Java-Centre, ou Jokowi écrase tout à la présidentielle.

En considérant les coalitions actuelles, et si l’opposition s’unit autour d’un seul candidat, le Parti Démocrate de l’ancien président Yudhoyono et le PKB (musulman) seront les formations qui peuvent faire changer le scrutin. En résumé, qui veut pouvoir défier Jokowi en 2019 doit : mettre l’accent sur Java-Ouest et Java-Est ; faire campagne à Java-Centre mais ne pas y espérer la victoire ; et avoir le PKB et les Démocrates avec lui. De son côté, Jokowi doit faire mieux à Java-Ouest. Le PKB (pour le vote musulman) et les Démocrates l’y aideraient. Autre certitude : la religion va jouer un rôle central et majeur dans cette élection présidentielle. Qu’on le veuille ou non

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