FOCUS SUR LA COMMUNAUTE CHINOISE DE BALI

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Imlek, le nom indonésien de la célébration du nouvel an chinois devenu un jour férié en 2001 sous la présidence de Gus Dur, est pour nous l’occasion cette année de mettre un coup de projecteur sur la suku Tionghoa-Indonesia, l’ethnie des Chinois d’Indonésie, et en particulier ceux qui vivent à Bali. Certaines familles y habitent depuis la nuit des temps, d’autres y sont arrivées plus récemment, attirées par la tolérance, l’atmosphère de paix qui règne sur l’île et son côté cosmopolite.

Hoo, depuis 400 ans à Java et 40 ans à Bali
« Mes ancêtres sont arrivés il y a 400 ans à Rembang, c’est un petit port au nord de Java central, il y a une importante communauté chinoise là-bas au point que nous y avons même un musée relatant notre installation et tous les arbres généalogiques de nos familles. En 1970, je cherchais un lieu de vie plus tranquille et plus exotique que ma ville de naissance alors je suis venu à Bali. J’avais une formation dans la construction navale acquise à Semarang, je suis arrivé sur un ancien yacht du fils Onassis qui avait été racheté par la famille de l’hôtel Oberoi. J’ai tout de suite adoré Bali, il n’y avait que 10 voitures en tout et pour tout sur l’île, c’était encore la jungle et les rizières à perte de vue. On marchait beaucoup à l’époque. J’ai d’abord un peu travaillé dans la construction à partir de 1974. Et après, je me suis consacré à la cuisine, on s’improvisait tout ce qu’on voulait à l’époque, ça m’a conduit aux Etats-Unis, à Hawaï puis en Australie, j’avais la côte comme chef. En rentrant à Bali, j’ai enseigné la cuisine pendant un an et demi. Puis un ami qui me devait de l’argent m’a remboursé en nature avec des antiquités et ça a changé le cours de ma vie. Depuis, j’ai collectionné sans relâche du bois, de la pierre, de la céramique et ouvert une grande galerie à Jimbaran […] J’ai toujours travaillé avec des étrangers à Bali, j’aime vraiment le côté cosmopolite de l’île. J’ai même eu la chance de rencontrer des artistes comme Donald Friend, le grand peintre australien. J’ai par ailleurs fait partie des premiers Hashers qui ont rejoint Victor Mason en 1977 et malgré mes 76 ans, je suis toujours bon pied bon œil avec mon chien pour suivre nos runs un peu partout dans Bali. Quant au peuple balinais, nous ne formons qu’une seule et même famille avec lui, jamais connu le moindre problème de sécurité ici à Bali comme certains Chinois en ont rencontré par le passé à Solo, Bandung ou Jakarta […] Je célèbre Imlek bien sûr au milieu des lampions, ma belle-mère de 94 ans prépare toutes les offrandes et les 8 différents plats pour cette occasion et nous recevons toute notre famille. »

Vicky, Taiwanaise tombée amoureuse d’un guide balinais
« Je suis d’abord venue en vacances pendant 5 jours à Bali et je suis tombée amoureuse de notre guide d’origine chinoise. J’y suis retournée un mois plus tard pour en avoir le cœur net, et en fait c’était réciproque. Nous nous sommes vus tous les 3 à 4 mois pendant trois ans avant que je ne franchisse le pas de venir m’installer à Bali. Bali m’attirait beaucoup, j’aime la tranquillité ici contrairement à Taiwan qui est beaucoup plus urbaine et stressante. Ce qui a facilité mon installation, c’est la langue indonésienne qui est aisée à apprendre contrairement à l’anglais avec lequel je peine vraiment. En revanche, j’ai eu plus de difficulté avec la nourriture, je ne supporte pas le piment, il n’y a que le soto ayam qui trouvait grâce à mes yeux. J’animais un blog sur Bali suivi par des millions de personnes, j’ai même publié un livre sur l’île des dieux et tout ce travail de communication a aussi facilité mon intégration ici et ma capacité à travailler. J’élève mes enfants dans la langue mandarine mais nous parlons aussi indonésien ensemble. Et mon mari qui maitrisait un mandarin de base quand nous nous sommes connus a fait beaucoup de progrès, nous réussissons maintenant à nous engueuler dans la langue de nos ancêtres [rires] Nous suivons bien sûr la célébration d’Imlek en participant à une grande réunion de famille la veille puis le matin d’Imlek, nos enfants viennent nous présenter leurs vœux en échange de quoi, nous leur remettons les fameuses enveloppes rouges ang pao. Puis ensuite, nous visitons toute la famille depuis les plus âgés jusqu’aux plus jeunes pendant trois jours. »

Whendy, par le hasard du travail
Whendy est originaire de Palembang à Sumatra, son père y est arrivé il y a 90 ans en provenance de Chine. Le hasard du travail l’a conduit à postuler début 98 pour un poste de comptable de Nusa Dua et depuis il n’a jamais quitté Bali, il aime la sérénité qui y règne et aussi l’atmosphère cosmopolite. Dans sa ville d’origine, on l’appelait souvent le Cino (le Chinois), « ici, ça ne m’est jamais arrivé », souligne-t-il, « on s’intéresse beaucoup moins à l’origine des gens ici que partout ailleurs en Indonésie. Il y a pas mal de jalousie à l’égard des Chinois et notre communauté en a beaucoup souffert lors de la Krismon en mai 98. Il faut dire aussi que certaines familles chinoises sont assez fermées et ne supportent que leurs enfants se marient avec des non-chinois. »
Whendy parle encore un peu le mandarin mais il ne l’a pas transmis à ses 4 enfants qui ont tous été élevés dans la langue indonésienne. « C’est un peu à ma génération que nous avons commencé à nous éloigner de notre culture, regrette-t-il, d’autant que je suis seul ici, mes parents, frères et sœurs vivent tous à Jakarta, nous ne faisons le déplacement qu’au moment du Nouvel An chinois pendant 4 jours pour cette célébration. » Les enfants de Whendy se sentent plus Indonésiens que Balinais ou Chinois mais ils prennent toujours plaisir à venir souhaiter Gong Xi Fa cai à leurs parents et bien sûr à recevoir les fameuses enveloppes porte-bonheur et pleines d’argent, censées aussi leur donner le goût de la réussite.

Evi, 5ème génération en provenance de Bornéo
Lorsqu’elle est arrivée à Bali pour rejoindre sa famille, Evi avait 18 ans et venait de terminer ses années lycée à Bornéo. Elle ne s’installait pas à Bali pour son surnom d’île des Dieux, ni pour le travail ou le yoga, mais un peu par la force des choses : toute sa famille y vivait et son arrivée à la fin de ses études secondaires était implicitement actée depuis longtemps. Née dans une famille chinoise installée à Bornéo depuis 4 générations, Evi est à la fois les pieds dans la culture chinoise et la tête au dehors. Depuis ses 18 ans, la jeune femme vit à Bali où elle travaille désormais comme designer pour une entreprise Australienne. Enracinée par sa langue maternelle et la présence forte de la cellule familiale dans la culture chinoise, elle découvre pourtant à Bali une sorte d’Al-Andalus moderne où le mélange des cultures est bien plus évident qu’à Bornéo. Elle s’immerge alors – sans jamais se couper de ses racines chinoises – dans le bouillonnement inter-culturel et inter- confessionnel de Bali. L’idée généralement partagée d’une communauté chinoise hermétique est rapidement déconstruite par son témoignage. « La plupart de mes amis, dit-elle, n’ont aucun lien avec la Chine » avant de préciser qu’elle-même, élevée dans la foi chrétienne se rend parfois avec des amis à des festivités hindoues, bouddhistes ou musulmanes. Elle pourrait ainsi à son tour, inviter ses connaissances à participer le 5 février au soir, aux festivités qui entourent l’avènement du nouvel an chinois.

Nic, une plus grande liberté d’esprit à Bali
Originaire de Bandung, Nic s’est établi à Bali en 1990 après être venu régulièrement en vacances rendre visite à son frère qui s’était installé ici depuis 1966, après le coup d’état. Il s’est d’abord mis à travailler pour son frère avant de monter son propre business de fourniture pour batik. « C’est l’avantage de mes origines chinoises et de mon réseau, des hommes de Solo m’ont fait confiance et soutenu pendant des années jusqu’à ce que mes affaires prospèrent vraiment, confie-t-il. Chez les Chinois, tout est basé sur la parole et la réputation. On ne fait jamais de contrat, on marque à peine sur un bout de papier le terme de notre échange et on se fait crédit. Le jour dit, on paie. C’est ainsi que j’ai pu démarrer sans un sou et malgré mes cheveux longs et mon manque d’assurance en moi. » Outre son sérieux et la relative facilité que lui confèrent ses origines dans le monde des affaires, il reconnaît qu’il a dû sa prospérité en grande partie aux étrangers installés à Bali ou qui venaient passer leur commande ici, « comme beaucoup de gens qui possédaient une usine à Bali, je n’ai jamais travaillé qu’avec des étrangers, très rarement avec des locaux. » Nic adore la liberté d’esprit et de parole qui règne à Bali, « le contraste me frappe avec Bandung, les esprits sont plus étriqués et plus conservateurs là-bas. » Et toutes ces années à Bali ont-elles brouillé son identité ? « Je me sens Chinois quand je fête Imlek avec mes 3 enfants, Sundanais quand je parle la langue de Bandung, Indonésien toujours mais jamais Balinais bien que je maîtrise aussi la langue. Et quant à mes enfants, les aînés se sentent avant tout Indonésiens et le dernier davantage occidental en raison de la fréquentation de son école internationale et de ses amis étrangers. »

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