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Et si la hausse du prix de l’essence était évitable

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Que les choses soient claires : l’idée n’est pas ici de faire l’apologie du pétrole ni de présenter une société du tout automobile comme l’avenir de l’humanité. Le pétrole, ses dérivés et ses résidus sont des polluants majeurs. En outre, sa raréfaction inéluctable va entrainer une hausse naturelle des prix. Pour ces raisons, il est nécessaire de faire baisser la consommation de pétrole, en Indonésie comme ailleurs, et de développer l’utilisation d’énergies propres. Le plan gouvernemental d’une augmentation d’un tiers du prix de l’essence à la pompe devrait donc être accueilli avec les meilleurs égards. Il l’est par les grandes et vénérables institutions que sont les agences gouvernementales indonésiennes, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International ou les agences de notation. Celles-ci y voient la possibilité d’économiser beaucoup d’argent qui pourrait en retour être investi dans le développement ô combien nécessaire des infrastructures du pays. Des investissements qui amélioreraient la compétitivité de l’archipel, créeraient des emplois et permettraient à l’Indonésie de devenir une des plus grandes économies au monde. Le raisonnement est logique, implacable. Mais il fait fi de certaines spécificités indonésiennes qu’il serait naïf de sous-estimer.

La principale d’entre elles, faisant ainsi écho aux voix de plus en plus fortes qui affirment que le pays est « en pilotage automatique », est l’inaptitude de ce cabinet à gouverner. Peut-être, à ce point est-il nécessaire de rappeler que le plan initial du gouvernement consistait à annuler purement et simplement toutes les subventions à l’énergie (essence et électricité) et à promouvoir l’utilisation de carburants alternatifs. La hausse du prix de l’électricité a depuis été remise à plus tard et les dirigeants indonésiens ont dû se rendre rapidement à l’évidence que le pays n’était pas préparé à fournir d’autres carburants que l’essence à ses administrés. D’où le choix de s’en remettre à une hausse conséquente du prix à la pompe, une décision qui fut au départ présentée comme impossible (et illégale) parce qu’elle nécessitait une révision inconcevable du budget.

La hausse du prix de l’essence et les économies ainsi réalisées devraient donc permettre, selon leurs promoteurs, d’investir massivement dans les infrastructures, dans l’éducation et dans un système de sécurité sociale, des domaines dans lesquels l’Indonésie est effectivement en retard. C’est oublier que malgré le poids de ces subventions, le pays est en excédent budgétaire tous les ans, les budgets de tous les ministères n’étant pas complètement dépensés, pour des raisons qui restent obscures. Croire qu’avec plus d’argent, ceux-ci seraient plus et mieux dépensés, demeure illusoire.

Par ailleurs – et puisqu’il est ici question de l’augmentation du prix du pétrole – il semble utile de rappeler que l’Indonésie reste un pays producteur d’or noir. Longtemps membre de l’OPEP, l’archipel a dû quitter le clan il y a quelques années après être devenu importateur net de pétrole. Les raisons de ce changement furent essentiellement dues à la mauvaise gestion de l’industrie pétrolière, une gestion chaotique qui perdure. Si l’Indonésie était parvenue avec davantage de compétence et de volonté à maintenir une production pétrolière excédentaire, elle se féliciterait aujourd’hui de la hausse des cours et le débat actuel n’aurait pas lieu. Car si le prix de l’essence est effectivement maintenu artificiellement bas ici, il est encore bien moins élevé dans les autres grands pays producteurs que sont le Nigeria, le Venezuela, l’Iran ou les pays du Golfe.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement indonésien a décidé d’augmenter les prix de l’essence et veut inciter les usagers à se tourner vers d’autres alternatives. L’intention est louable. Mais comment le citoyen motivé à l’idée de réduire son empreinte énergétique peut-il s’y prendre ? S’il est assez indépendant financièrement pour installer un réservoir à gaz sur son véhicule personnel, il ne trouvera que très difficilement des stations services adéquates, même à Jakarta. Il peut alors envisager d’utiliser les transports en commun autant que possible. Mais non, il ne le peut pas, les transports en commun dignes de ce nom étant quasi inexistants à l’échelle du pays. Sans compter qu’au même instant et sous la pression d’un lobby automobile puissant, sa banque lui propose d’acheter la voiture de ses rêves à crédit avec un apport initial minime.

Le gouvernement veut donc réduire ses subventions à l’énergie qui, affirme-t-il, plombent le budget de l’Etat. C’est vrai. Cependant, quelques autres pistes de réflexion pour limiter le gaspillage de l’argent de l’Etat pourraient être envisagées. Pourquoi ne pas intensifier la lutte contre la corruption, véritable fléau national ? Pourquoi ne pas réduire le nombre de fonctionnaires, ceux-là même qui pratiquent la corruption au quotidien, quand, d’après les chiffres officiels, 95% d’entre eux sont incompétents ? Pourquoi ne pas s’attacher à augmenter les revenus de l’impôt en s’attaquant de front à la fraude fiscale?

Ces questions de bon sens nécessiteraient une profonde reforme du fonctionnement du pays, un véritable changement culturel. Le gouvernement indonésien préfère manifestement le choix de la facilité. Il lui parait plus judicieux de faire porter le poids de ses manquements à ses administrés. De leur faire subir une inflation qui pourrait dépasser 7% cette année. Et de plonger des millions d’entre eux dans la pauvreté. Mais que ces pauvres se rassurent : le gouvernement va compenser la hausse du prix de l’essence par une aide financière directe et ponctuelle aux plus démunis (BLT). Il est effectivement plus simple de les placer sous assistance artificielle momentanée en période pré-électorale que de leur proposer un travail décent duquel ils pourraient tirer fierté et un revenu suffisant.

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