Développement économique et démocratie : l’Indonésie s’interroge

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Une attitude quelque peu inquiétante émerge actuellement en Indonésie : la poursuite du développement économique serait en conflit direct avec la liberté démocratique, le premier concept devant même être prioritaire face au second. La réalité semble pourtant différente. 

En s’entretenant avec des journalistes ces derniers mois, la très respectée ministre indonésienne des finances Sri Mulyani affirmait : « Dans le passé, quand le gouvernement était autoritaire, l’investissement venait. Une fois que nous sommes devenus démocratiques, notre capacité à créer un climat positif pour l’investissement a baissé ». Elle prenait l’exemple de la Chine où, selon elle, les politiques sont contrôlées, et l’investissement garanti. La ministre semblait indiquer qu’un bon climat pour l’investissement ou la croissance économique nécessiterait un soupçon d’autoritarisme. Elle ajouta néanmoins qu’« ici, nous souhaitons demeurer démocratique, mais continuer à attirer les investissements ».

Ce discours de Sri Mulyani intervient à un moment où la démocratie indonésienne, d’après la majorité de ceux qui l’observent, est en retrait, et moins libre. Le nouveau gouvernement de Jokowi a clairement expliqué que le maintien des droits de l’homme ne représente pas une priorité du mandat qui vient de débuter. Désormais associé à ses rivaux passés dans sa nouvelle coalition, le président a expliqué qu’il était commun en Indonésie de ne pas avoir d’opposition politique parce que le pays est basé sur la coopération mutuelle (le concept de gotong royong). De plus, il a promis de chasser et d’attaquer tout ce qui limite l’investissement. Ceci pourrait expliquer en partie les réformes récemment adoptées de la Commission de lutte contre la corruption (KPK), qui semblent limiter fortement sa capacité de nuisance. Pour certains dans la coalition présidentielle en effet, la trop grande efficacité du KPK est un frein à l’investissement.

Pour le nouveau gouvernement, le mantra semble donc être “libéralisme économique, oui ; libéralisme politique, non”. Cette tendance à séparer les objectifs de croissance économique et la démocratie a pris de l’épaisseur cette dernière décennie. La croissance économique rapide chinoise, les échecs des “printemps arabes”, et le soutien croissant à des régimes populistes en Europe et aux Etats-Unis, ont conduit beaucoup en Indonésie à croire que la démocratie n’est pas un prérequis à la croissance économique. Un éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, a même commenté, en prenant la Chine pour exemple, qu’un parti unique et des états autoritaires avaient une meilleure capacité à faire passer des réformes politiques difficiles mais nécessaires.

Cette pensée reflète que l’autoritarisme est plus efficace ou pratique pour atteindre la prospérité économique. La démocratie, de l’autre côté, est perçue comme compliquée, fatigante et chère. Mais l’histoire montre au contraire qu’ignorer les valeurs démocratiques, ou les séparer de la croissance économique, est une stratégie de l’échec.

En Indonésie, cette idée qu’un régime autoritaire peut apporter la stabilité politique nécessaire à la croissance a été pratiquée pendant les 32 ans de l’Ordre Nouveau, et s’est terminée en échec. Sous la présidence de Suharto, la croissance fut la raison de la répression des libertés civiques, du contrôle des partis politiques ou des attaques contre toute opposition. Ainsi, sans contre-pouvoir, la puissance politique et économique fut concentrée entre les mains d’une élite cooptée. Le régime est devenu synonyme de corruption, de collusion et de népotisme, et la croissance économique a surtout bénéficié à ceux connectés au président. A la fin, la crise financière asiatique a tout détruit des fondations du régime, et cet exemple devrait suffire dans le cas de l’Indonésie.

Un an après la chute de Suharto, l’économiste indien Amartya Sen a publié “Le développement comme liberté”, dans lequel il décrit le développement comme un processus d’extension des libertés, et pas uniquement comme un calcul du PIB. Un de ses exemples les plus frappants pour prouver la relation entre le manque de libertés et les pauvres conditions économiques est le fait qu’il n’y a jamais eu de famine dans une démocratie. 

Mais même si l’on s’en tient aux chiffres du développement économique pur, il existe des preuves de la corrélation positive entre les conditions démocratiques et la croissance économique. Une étude récente du MIT le montre. Dans cette analyse de 184 pays sur la période 1960-2010, pendant laquelle 112 des pays se sont démocratisés et 71 sont restés non démocratiques, les pays démocratiques montrent un PIB 20% supérieur aux pays non démocratiques dans les 25 ans suivant leur transition démocratique.

Alors que les régimes autoritaires étaient capables d’investir plus librement dans des domaines tels que les ressources naturelles, la technologie, le militaire ou la défense (comme observé en Chine ou en Russie), les pays démocratiques gardaient un avantage, celui de leur liberté qui leur permet une plus grande efficacité dans le transfert de technologie et l’innovation, notamment en collaborant avec d’autres pays démocratiques.

La Chine, qui n’a jamais été démocratique, n’est donc pas forcément l’exemple à suivre pour l’Indonésie. Son système autoritaire très centralisé ne correspond pas au système indonésien dessiné dès le début pour être démocratique et pluri-partisan, même si trop souvent il n’a pas été capable de fonctionner comme tel.

Aujourd’hui, l’Indonésie est toujours une démocratie, même si des modèles de développement économique impliquant une limitation des libertés semblent attirer ses élites. Les récentes propositions allant dans le sens d’un retour vers l’élection du président par les députés, et non plus au suffrage universel direct actuel, et le retour à l’élaboration par le parlement de plans économiques quinquennaux en sont des preuves. Ces idées révèlent un effort réel d’élimination des libertés au nom de la planification économique, et elles vont être immanquablement disséminées dans un futur proche.

Ces volontés passéistes représentent un danger pour la démocratie indonésienne. Mais si l’Indonésie veut avancer et éviter un désastre politique et économique, ses leaders doivent résister à la tentation des vieilles méthodes de gouvernance. Si l’influence positive des réformes démocratiques peut mettre du temps à se développer, l’expérience montre que cela reste le chemin le plus sûr vers la croissance et la prospérité.

Jean-Baptiste Chauvin 

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