DES DRAGONS EN RÊVE

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Comme tout jeune garçon grandissant dans la morosité des années 50 en Angleterre, j’étais captivé par une série télévisée (encore en noir et blanc!) qui s’appelait « Zoo Quest ». Au travers du petit écran de notre vieux poste de télévision, le présentateur David Attenborough (alors encore jeune), partageait des séquences filmées de ses expériences dans des coins éloignés de jungles exotiques du monde entier. L’un des programmes qui m’avait le plus fasciné était un film sur le voyage d’Attenborough en Indonésie. Le titre était « Zoo quest for a Dragon ». Avec le cameraman Charles Lahus, il a voyagé au travers des îles indonésiennes jusqu’à celle de Komodo, dont très peu de personnes avaient entendu parler à cette époque. Il est revenu avec la toute première vidéo d’un lézard géant : le dragon de Komodo. A une époque où j’avais à peine l’âge pour lire, j’ai demandé à mes parents de m’acheter un livre pour Noël. Le livre, qui portait le même nom que le documentaire télévisé sur cet incroyable animal, a été la première fenêtre par laquelle j’ai pu observer la vaste richesse de la faune indonésienne. C’est ce qui a contribué à me donner un rêve, une direction à ma vie !

Bien des années plus tard, j’ai eu l’opportunité de faire un master en biologie de la conservation et j’étais résolu à utiliser cette chance pour réaliser mon rêve. Ma tâche était de voir s’il était possible de réintroduire des dragons de Komodo sur l’ile de Padar, une des plus petites îles de l’archipel de Komodo et de passer en revue les efforts des zoos autour du monde pour garder ces remarquables lézards en vie. Pendant une courte rencontre avec David Attenborough, il m’a félicité pour mes intentions d’étudier les dragons et a partagé avec moi les difficultés qu’il a rencontrées quand il avait voyagé là-bas dans un petit bateau depuis Flores. Je ne savais pas que depuis sa visite, presque rien n’avait changé…

Etrangement, mes recherches ont été gentiment soutenues par pak Ibnu Sutowo, chef de la compagnie pétrolière et gazière de l’état d’Indonésie à l’époque, via sa fondation Wallacea. J’ai eu la chance de rester de longues périodes sur les îles de Komodo, Rinca et Padar, à observer des dragons du matin jusqu’au soir. J’ai dû parfois retourner à Labuan Bajo, dans l’est de Flores, pour me refaire un stock de produits de première nécessité comme des fruits, des nouilles, et des poulets vivants à partager avec les rangers du parc Komodo qui, comme je l’ai vite découvert, étaient tout en bas de l’échelle en terme de statut. Ils se plaignaient des pauvres et difficiles conditions de travail, pour lesquelles ils recevaient rarement vivres et équipement, parfois même des semaines après que leur demande ait été envoyée au siège social. Ainsi, grâce à mes sacs de provisions, de fruits et légumes frais, de viandes et autres subsistances, je me suis fait aimer de ces employés dévoués. A ce moment-là, comme on communiquait par radio, on se regroupait autour de la plateforme radio le matin et le soir pour essayer de comprendre, de nous faire comprendre et d’entendre les instructions du bureau de Flores.

A cette époque, quelques-uns des plus grands et des plus vieux dragons s’habituaient déjà au contact humain, ayant été régulièrement nourris de restes dans le camp du parc. Après leur patrouille du matin autour du camp et au-delà, ils allaient dormir avec un œil ouvert sous la cuisine du camp. A peu près à 1km du camp, un point d’alimentation de dragon avait été établi, et le flux croissant de touristes commençait à voir un jeune garçon avec une petite chèvre dans les bras du village jusqu’au point d’alimentation. Ensuite, un homme plus âgé tranchait nonchalamment la gorge de la chèvre et la démembrait rapidement pour en faire de plus petites portions puis les jetait dans un puits dominé par une véranda sur laquelle les visiteurs se tenaient. Ceux qui avaient surmonté la vue d’un animal tué et massacré juste en face d’eux étaient confrontés au spectacle de 15 dragons sauvages en train de se battre entre eux pour la viande qu’on leur avait jetée. Parfois le sang éclaboussait les spectateurs, et la poussière volait. C’est à ce moment-là que j’ai été fasciné en regardant le comportement humain, en voyant la réaction des touristes, dont beaucoup n’avaient jamais vu de scènes comme celle-ci avant, et n’étaient donc pas du tout préparés pour le spectacle. Des hommes et des femmes se mettaient parfois à pleurer, s’asseyaient sur le côté de la piste en état de choc après avoir regardé cette boucherie. Je me souviens avoir clairement entendu plusieurs personnes dire « Je ne m’attendais pas du tout à quelque chose comme ça ! »

Les dragons qui acceptaient la nourriture étaient encore des animaux sauvages, mais ils avaient appris à ne pas avoir peur des humains. Ca n’était pas évident pour beaucoup de visiteurs qui opinaient : « ils ne font pas grand-chose, n’est-ce pas », comme ils voyaient des lézards endormis autour du camp et au point d’alimentation. Il fallait marcher beaucoup plus loin dans les collines pour voir de vrais dragons sauvages, qui commenceraient par se cacher dans les hautes herbes avant de vite s’enfuir, en gardant à l’esprit qu’avec leur odorat, ils pourraient sentir un humain s’approcher à plusieurs centaines de mètres.

Malgré leur férocité et leur force, les dragons attaquent rarement les humains. Les habitants de Komodo savaient bien comment éviter d’être attaqués, en vivant dans des maisons sur pilotis loin du sol, et en couvrant les tombes de leur petit cimetière avec de gros rochers pour éviter que les dragons ne déterrent leurs morts. Cependant, j’ai appris – presqu’à mes frais – comme les dragons peuvent être sauvages et dangereux. J’étais assis avec un ranger sur une plateforme d’observation pour regarder une femelle dragon en train de garder un nid d’oiseau mégapode qu’elle s’était appropriée pour sa ponte, quand ce dernier a eu faim et n’est revenu qu’au coucher du soleil derrière le mont Ara. Je suis resté jusqu’à ce que la lune se lève, émerveillé de voir le dragon encore en train de creuser. Néanmoins, quand j’ai finalement décidé de rentrer au camp, j’ai été surpris par l’apparition d’un gros dragon mâle, qui m’a chassé de la plateforme sur laquelle j’étais assis. J’ai littéralement couru pour ma vie. Quand j’ai grimpé sur l’échelle en bois pour me mettre à l’abri, il était vraiment sur mes talons. Heureusement, il a alors pris conscience de la dragonne sur le nid, et pendant que son attention était détournée, j’ai couru aussi vite que j’ai pu sous le clair de lune pour rentrer au camp, en espérant qu’il n’y avait pas d’autres dragons qui m’attendaient en embuscade à côté du sentier !

J’ai vécu mon rêve, et j’ai plein d’histoires à raconter à propos des dragons ! Donc avance rapide maintenant. Je ne suis pas retourné visiter Komodo depuis quelques années mais j’ai gardé contact avec plusieurs chercheurs qui travaillaient là-bas. J’ai entendu dire qu’ils pourraient diminuer le nombre de touristes à Komodo dans le but d’y réduire la pression sur l’environnement. Les installations et les transports ont évolué dans le parc national de Komodo, qui est maintenant reconnu comme un spot de plongée de classe mondiale. Mais les menaces contre les dragons persistent. Les feux, le braconnage, les techniques de pêche à la bombe et les changements climatiques (dont le réchauffement climatique) autour de ce site inscrit au patrimoine mondial, tout menace ce fragile écosystème. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller voir les dragons du Komodo avant qu’il ne soit trop tard !

Pour toutes questions sur la vie naturelle en Indonésie, posez vos questions par courriel à rphlilley@yahoo.co.uk,
ou sur Facebook à « Ron Lilley’s Bali snake Patrol »

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