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Des dragons en miniature

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Il y a bien des années de cela alors que je marchais le long d’un chemin bordé de palmiers dans le jardin botanique de Bogor par un matin ensoleillé, j’ai décelé un mouvement à hauteur de visage sur un tronc d’un des arbres. Alors que j’approchais, ce que je n’avais pas encore identifié se mit à courir rapidement de l’autre côté, hors de ma vue. J’ai contourné le tronc d’arbre, étirant mon cou pour tenter de voir où cette créature inconnue était passée. Une petite tête regardait vers moi, j’ai saisi l’image ténue de son corps fragile, pas plus long que la largeur de ma main, et elle disparut à nouveau. Au moins, je savais maintenant de quoi il s’agissait : un draco, ou lézard volant. Une de ces créatures que je n’avais jamais vues autrement qu’en photos dans mes livres de reptiles en Angleterre. La chasse était ouverte ! Et nous avons tourné en rond, l’étrange créature s’arrêtant toujours pour voir si je la suivais, puis, à la dernière minute, repartait en courant et disparaissait, montant en spirale le long du palmier. Le minuscule lézard glissait par à-coups, stop-go, stop-go, jusqu’à ce que j’aie l’idée de partir dans l’autre sens. C’en était trop pour le petit draco. Il – puisque je savais désormais que c’était un mâle – courut finalement tout droit vers le haut du tronc pour disparaitre dans la masse des palmes tout en haut.

Depuis, je n’oublie jamais d’essayer de repérer ces incroyables petits animaux dont on parle souvent dans les documentaires sur la vie animale des forêts pluviales de l’Asie du Sud-Est, dans lesquelles ils vivent normalement. Comme leur nom l’indique, les lézards volants sont capables de s’élancer dans l’air afin de se déplacer d’arbre en arbre et d’échapper à leurs prédateurs. Les dragons de la mythologie étaient dépeints comme ayant des ailes et capables de s’envoler mais c’est vraiment faire un gros effort d’imagination de penser que ce petit lézard est le modèle sur lequel ces monstres légendaires sont basés ! Ils ne volent pas comme les oiseaux ou les chauves-souris mais sont capables de planer sur de grandes distances se servant du plus infime des courants d’air. Leur corps est mince et léger et, entre leurs pattes avant et arrière, ils possèdent de longues côtes couvertes d’une peau extensible comme une toile. Ils ont aussi de petits rabats sur le coup qui fonctionnent comme des stabilisateurs. Quand un dragon décide de s’élancer dans l’air, il déploie ses côtes sur les côtés afin que la peau soit tendue, créant ainsi une aile en forme de croissant. Une fois étendu, les pattes écartées et en chute libre, avec sa longue queue se balançant d’un côté à l’autre, le dragon volant peut diriger son vol avec grande précision.

Reliés de très loin à leurs cousins géants les dragons de Komodo et autres varans, les dragons volants appartiennent à la famille des Agamidae. En plus de leur faculté de planer, ils sont fascinants pour d’autres raisons. Avec ses yeux brillants, sa tête ronde lui donne un air intelligent et particulièrement éveillé. Le corps se termine par une longue queue fine. Avec leur peau marbrée comme l’écorce des arbres, ils sont extrêmement bien camouflés et difficiles à localiser quand ils se reposent. Les mâles (comme le premier que j’ai vu dans le palmier il y a des années) ont un rabat de peau sous le menton appelé fanon. Il est d’une variété de couleurs différentes et est utilisé pour attirer les dragons du sexe opposé. Quand il le montre, le mâle devient très excité, sautillant vigoureusement et déployant son fanon comme un drapeau de façon répétitive afin d’en montrer la partie colorée autrement invisible. Si tout va bien, une femelle se montrera impressionnée par ses manières de courtisan et se rapprochera de lui. Ce déploiement de fanon est aussi utilisé pour éloigner les autres mâles et bien que ces confrontations en tête à tête puissent sembler très vindicatives, je n’ai encore jamais vu deux mâles se battre. Après l’accouplement, la femelle procède à une rarissime descente sur le sol (un moment dangereux pour elle !) où elle pondra entre deux et six minuscules œufs dans la terre. Les lézards volants se nourrissent surtout de fourmis.

Comme je l’ai dit plus tôt, ces intéressantes créatures sont répandues dans toute l’Asie du Sud-Est et il y a beaucoup d’espèces différentes, dont trois pour Bali seulement. Si je m’en réfère aux ouvrages sur le sujet, en 2007, une espèce de lézard volant (draco iskandari) d’une petite île de Célèbes fut nommée ainsi en l’honneur de Djoko T. Iskandar, « l’autorité mondiale sur l’herpétologie de l’Indonésie, en hommage à son extraordinaire contribution aux connaissances sur l’herpétologie de cette région. » Je suis fier d’ajouter que Pak Joko est un de mes vieux amis et qu’il mérite vraiment cette distinction et bien plus encore pour avoir dédié toute sa vie aux reptiles indonésiens.

La capacité de planer est partagée par d’autres animaux, incluant les écureuils volants, qui ont une peau détendue entre les quatre pattes qui les autorise à prendre l’air. A Sumatra, j’en ai vus s’élancer dans le vide et planer sur une cinquantaine de mètres à travers une clairière, se servant de leur queue comme d’un gouvernail, et atterrir avec précision sur un autre tronc. Il existe aussi des grenouilles volantes qui se servent de leurs pattes avant et arrière palmées pour planer en diagonal après avoir sauté en l’air. Le serpent volant (chrysopela), qui est très beau mais un rare habitant de ce qui reste des forêts de Bali, aplatit toute la longueur de son corps comme un ruban pour planer sur de grandes distances après s’être élancé des branches.

Il faut dire que filmer ces animaux en plein vol est notoirement difficile dans la nature. Par conséquent, les équipes de tournages n’hésitent pas à les amener en haut des arbres, ou même à y construire des plateformes d’où ils vont pouvoir lancer l’animal devant les caméras. Mais ce n’est pas vraiment important que ces images soient provoquées artificiellement tant le résultat est impressionnant. L’adaptation qui a permis à certains de ces animaux de réaliser ces inhabituelles figures aériennes nous renvoie à des millions d’années de développement et d’évolution parallèles dans le but de défier la gravitation, ne serait-ce que quelques instants. Elles sont primitives bien sûr comparées aux vols des oiseaux, des chauves-souris et des insectes, qui sont tous capables de battre des ailes, des fois avec une incroyable précision. Utilisant la technique des lézards, les hommes (qui ont également inventé les avions pour aller dans les airs) enfilent des combinaisons volantes pour planer après avoir sauter de falaises ou d’avions.

Le dernier lézard volant que j’ai vu en vrai était posé plutôt tristement sur un mur entourant la Monkey Forest d’Ubud, près du terrain de football. Cloués, séchés, des spécimens de draco sont souvent vendus à côté de papillons en boite, ayant l’air pathétique avec leurs petites ailes déployées pour toujours dans la mort. Alors, si vous vous promenez le matin dans les sous-bois, gardez un œil ouvert pour ces fascinantes petites créatures. Et qui sait, vous serez peut-être récompensé par le spectacle d’un vrai dragon en train de voler !

Pour toutes questions sur la vie naturelle en Indonésie, posez vos questions par courriel à rphlilley@yahoo.co.uk, ou sur Facebook à
« Ron Lilley’s Bali snake Patrol »

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