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Des ailes pour la science en escale à Bali

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Donner du sens à une année sabbatique en volant et en se rendant utile, c’est le défi un peu fou que s’est lancé ce jeune couple il y a cinq ans. Après quelques contacts avec des scientifiques, ils ont décidé de présenter leur projet entre autres au CNRS. Etonnés par les demandes d’aides qu’ils ont reçues tout autour du monde, bien plus de projets qu’ils ne pouvaient en soutenir, ils en ont soigneusement sélectionné une quinzaine. En prenant des photos aériennes géolocalisées, en réalisant des modélisations 3D, en faisant des prélèvements d’air ou même en dénombrant des animaux, ils pouvaient apporter une aide précieuse à toutes sortes de labos de recherche, groupements de scientifiques et même à des archéologues comme ce fut le cas au Pérou. C’est ainsi que le projet « Wings for Science », littéralement des « ailes pour la science » est né. Il ne suffisait plus alors que de contacter les administrations de chaque pays concerné pour obtenir les autorisations et surtout à réunir les fonds, non seulement pour acheter un avion mais surtout pour payer l’essence, les taxes d’atterrissage (jusqu’à 900 USD) et les frais de parking sur les aérodromes (de 0 à 80 USD/jour), l’aérien, ça coûte cher !

Pilote de ligne à Air France, Adrien adore voler même pendant ses loisirs. Pour ce projet autour de la Terre, les critères de choix de l’avion étaient nombreux : le prix bien sûr, mais aussi la fiabilité, la facilité d’entretien et la légèreté. Son choix s’est porté sur un motoplaneur ULM, un avion ultraléger produit par une compagnie slovène du nom de Pipistrel. Il a fallu réaliser des aménagements pour ajouter des réservoirs d’essence afin d’atteindre un rayon d’action de plus de 2000 km (10 heures d’autonomie à 200 km/h). Avec sa compagne Clémentine, avocate de sa condition et pilote amateur, ils ont bataillé pour faire sponsoriser leur avion à hauteur des 2/3, jusqu’aux freins Beringer, leurs équipements GPS et de sécurité. Malgré l’immense aide apportée par une flopée de sponsors, le couple s’est endetté pour financer ce voyage d’une année autour de la Terre.

« En mai 2012, nous nous sommes enfin élancés, après 5 longues années de préparation.La première mission pour l’université du Luxembourg consistait à modéliser en 3D le centre-ville et Kirchberg en vue d’une analyse des polluants atmosphériques, nous précise Clémentine. Après un crochet par l’Angleterre, nous avons mis le cap sur l’Islande pour modéliser en 3D l’île de Surtsey sortie des eaux dans les années 70 et sur laquelle la présence humaine est strictement interdite. L’objectif scientifique était l’analyse de l’état d’érosion. Ensuite, c’était la grande traversée vers le Groenland. Normalement, il faut une radio H.F pour survoler l’Atlantique mais nous avons eu l’autorisation d’utiliser notre téléphone satellite avec lequel nous envoyions des emails à la tour de contrôle. Notre arrivée sur le Groenland nous réservait des surprises : des phoques morts sur la neige, des chiens qui hurlaient à la mort et bien sûr le soleil très bas sur l’horizon, les yeux éblouis en permanence. Dans cette région, on ne voit jamais se poser de petits avions, il n’y a de grille tarifaire que pour les gros porteurs qui doivent s’acquitter de 1500 euros de taxes d’atterrissage ! Alors on a négocié avec les autorités la modélisation photo d’un glacier et ça a marché ! »

Adrien évoque avec beaucoup d’émotion la mission menée au Canada quelques jours plus tard, il a pris à ce moment la pleine mesure de l’aide qu’il apportait aux scientifiques : « la zone en question était en butte à un projet d’exploration pétrolière. Si nous pouvions prouver qu’il y avait des baleines, le projet était annulé. Les scientifiques peinaient à réaliser le dénombrement en bateau ; en quelques heures de survol, nous avons apporté l’équivalent d’un an de travail et repéré quelques belles baleines. »

N’ayant pu obtenir l’autorisation de se poser aux Etats-Unis, le petit aéronef a donc longé la côte est avant d’atterrir sur une île des Bahamas. « En août dernier, un ouragan était en approche mais nous étions restés coupés de la radio et des alertes météo pendant trois jours de repos. Comme il n’y avait pas de hangar pour protéger notre avion aux Bahamas, se remémore Clémentine, nous nous sommes donc réfugiés à Porto Rico mais tous les hangars étaient pleins, nous étions arrivés trop tard. En décollant à la recherche d’un autre lieu d’accueil, nous avons connu notre seul ennui mécanique, le moteur était en surchauffe, nous avons dû nous reposer en urgence et trouver une solution avec les autorités. » Une fois passé ce gros coup de stress, ils ont mis le cap sur l’Amérique du Sud où les attendait un projet en Guyane d’étude de la mangrove mis au point avec l’Institut de Recherche pour le Développement.

Après le survol du Brésil, trois belles missions les attendaient au Pérou puis au Chili. La particularité de l’une d’elles, c’est qu’il n’y avait pas de piste d’atterrissage dans cette région reculée. Un accord a donc été passé avec la police pour bloquer une route au moyen de camions, le temps qu’ils puissent atterrir. « Toute la région s’était donné le mot, raconte exaltée la jeune femme. C’est la première fois qu’ils voyaient un avion en vrai, ils étaient tous étonnés de voir qu’il nous fallait moins de 100 m pour décoller et atterrir.
Nous avons réalisé une mission de prospection archéologique aérienne et avons découvert en quelques heures de vol trois nouveaux sites comportant de grands géoglyphes (ndlr : grands dessins tracés à même le sol et réalisés par entassement de pierres ou de graviers. On en trouve au Pérou, au Chili, en Angleterre et en Australie). Ensuite, pour prendre un site d’observation astronomique en photo, nous avons dû grimper à 5000 m d’altitude. C’est la seule fois où nous avons dû nous munir de masques à oxygène.
 »

Comme nos casse-cous n’étaient pas disposés à réitérer l’exploit d’un fou du ciel qui a traversé le Pacifique avec ce même modèle en faisant des sauts jusqu’à l’île de Pâques puis Tahiti, l’avion a été démonté au Chili, rangé dans un container et envoyé à Melbourne en Australie pour la suite de la mission. «  Malheureusement, on a choisi le pire des transporteurs et son incompétence a engendré 45 jours de retard et 1500 USD de surcoût, ce qui, ajouté au délai imparti pour faire voyager un container sur 12 000 km, a compromis quelques missions aux îles Salomon et au Vanuatu et resserré le planning afin d’arriver à temps au salon du Bourget en juin. »

Après avoir bénéficié de l’aide d’experts pour remonter l’avion, vécu de belles rencontres et survolé de magnifiques paysages en Australie, c’est enfin l’arrivée sur le territoire indonésien par la mer de Timor. « Aucun des projets de modélisation des volcans n’a pu être mené à bien à cause de tracasseries administratives mais ça tombe bien parce que nous avions pris trop de retard sur notre planning, précise le jeune homme de 31 ans. En arrivant à Kupang, les responsables de l’aéroport nous ont demandé 600 USD à payer en liquide pour les taxes d’aéroport. Parce que nous avons répondu que nous ne pouvions payer autant, ils nous ont demandé ce que nous étions prêts à verser. Réponse : 60 dollars. Ok, validé ! »

A leur arrivée à Bali, en provenance directe de Labuan Bajo, ils sont accueillis par Pascal Seguin*, un de leurs sponsors qui leur a grandement facilité les formalités administratives sur l’Archipel. Adrien et Clémentine nous racontent leurs péripéties et le plaisir des rencontres mille fois renouvelé depuis le début de leur aventure : « Notre moyen de transport original nous a ouvert beaucoup de portes, on a dormi chez des particuliers tout autour du monde, parfois grâce au site www.couchsurfing.com. Ce voyage nous a ouvert le champ des possibles, on revient avec beaucoup plus de questions en tête qu’on n’en avait en partant. Tant d’efforts pendant cinq ans pour un voyage qui a passé si vite, on ne regrette rien parce que c’est une expérience unique ; on se dit juste qu’on préparera le prochain voyage pendant un an et qu’on partira pendant cinq ans ! »

Le lendemain matin, à 6h, nous les raccompagnons sur le tarmac de l’aéroport, leur avion semble bien petit face à l’imposant Boeing de la Garuda qui vient de se poser. Ca y est, ils viennent de quitter le sol après avoir à peine roulé, cap sur Yogyakarta, nous sommes tout émus. Bon vent !

[http://wingsforscience.com->http://wingsforscience.com]

*Ce Français basé à Bali importe des engins d’aviation de loisir, il est propriétaire d’un gyrocoptère et lancera en septembre prochain une activité de para-moteurs du côté de Tanah Lot ([www.pascal-avionics.com->http://wingsforscience.com]) dont nous vous reparlerons le moment venu.

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